En avril 2023, Joe Russo, réalisateur des deux derniers Avengers et membre du conseil d’administration de plusieurs entreprises d’IA (tiens, tiens, tiens !) accordait une interview à Collider dans laquelle il annonçait dans le plus grand des calmes qu’un film entièrement généré par IA verrait le jour « dans deux ans ». Soit la même année que l’immense grève qui avait paralysé les studios pendant cinq mois, qui, selon le Milken Institute, avait estimé le coût total du grippage des studios à environ 5 milliards de dollars en septembre 2023, selon Euronews. On appréciera le timing, d’autant que Russo n’avait pas jugé utile de mentionner ses participations financières dans le secteur au moment de vanter ses mérites.
Que s’est-il passé entre-temps ? Eh bien, rien, assurément : aucun film 100 % IA n’est sorti. Certes, des outils de génération de vidéos par IA existent, comme Veo 3.1 de Google, mais ils ne servent qu’à produire de courts clips, et, par extension à nourrir l’infâme machine à slops (voir notre article dédié). Dans l’état actuel de la technologie, il est tout simplement impossible de générer un long-métrage grâce à l’intelligence artificielle, il n’y a pas de débat. Alors, Joe, votre médiocre prédiction était-elle basée sur une analyse technique ou sur le cours de l’action des entreprises dans lesquelles vous siégez ?
L’arrogance de Russo : un VRP en terre conquise
Dans la même interview de Collider, Russo avait exprimé plus précisément sa vision du futur du cinéma, certainement euphorisé sous l’effet des marchés de la tech. « Vous pourriez rentrer chez vous et dire à l’IA de votre plateforme de streaming : je veux un film avec mon avatar photoréaliste et celui de Marilyn Monroe, une comédie romantique, parce que j’ai eu une journée difficile et ça générerait une histoire compétente avec des dialogues qui imitent votre voix », expliquait-il.
Soyons sérieux deux minutes : peut-on vraiment appeler ça une « vision » ? Réduire le septième art à un contenu personnalisable, c’est confondre une œuvre et un distributeur automatique de sandwichs triangles. Dans la bouche d’un AI Transformation Officer ou d’un Prompt Engineer, c’est déjà douloureux à entendre, mais dans celle d’un réalisateur, c’est tout simplement impardonnable.
Le propre du cinéma, et de l’art de manière générale, c’est la rencontre avec le regard d’un autre. Une rencontre qui implique nécessairement, entre autres, une intention artistique consciente et non une simple compilation de données probabilistes.
Si Russo n’a toujours pas réussi à sortir de film généré entièrement par IA, il s’en est servi en revanche pour son film The Electric State, en 2025. Une bouse intersidérale à 320 millions de dollars, accueillie avec la chaleur d’un hiver nucléaire par les spectateurs et les critiques. Il s’était gargarisé d’avoir modulé les voix de certains robots du long-métrage grâce à l’intelligence artificielle et… c’est tout.
Russo s’était défendu en arguant que « Les gens ont peur parce qu’ils ne comprennent pas [la technologie] ». L’argument ultime du technophile aux abois : le mépris pédagogique. On ne demande pas au public de comprendre la technologie qui sous-tend un film, on lui demande de ressentir quelque chose.
Il avait également défendu l’idée que l’IA permettrait la « démocratisation de la narration », en donnant aux artistes sans ressources les moyens de raconter des histoires. Un argument qui serait valable, s’il ne venait pas d’un multimillionnaire qui a construit sa carrière sur les budgets les plus abyssaux de l’histoire du cinéma mondial. Sans compter le fait qu’il est juge et partie, puisqu’il siège au conseil d’administration d’entreprises dont la survie dépend de l’adoption forcée de cette technologie. Ses déclarations publiques sur l’IA et le cinéma sont des opinions intéressées : il cherche davantage à faire gonfler le prix des actions qu’il détient qu’à donner de véritables conseils à vocation artistique.
Est-ce suffisant pour les invalider toutes ? Probablement pas, mais ça l’est en revanche pour noter qu’il ne l’a jamais vraiment précisé spontanément aux médias qui lui tendaient le micro.
Le cinéma : un art de l’inertie
Le cinéma a une longue habitude des technologies qui devaient le tuer ou le réinventer : le son en 1927, mais il aura fallu de nombreuses années pour que les films muets disparaissent complètement. Et encore, beaucoup étaient affreux sur le plan technique (The Jazz Singer, Lights of New York,). Plus tard à la fin des années 1930, la couleur arriva, mais là encore il a fallu attendre les années 1950 pour qu’elle s’impose.
Le CinemaScope redessina le rapport au cadre et à l’espace dans les années 1950, sans pour autant rendre le 4:3 instantanément obsolète. Star Wars en 1977 changea durablement ce qu’on pouvait montrer à l’écran en matière d’effets spéciaux et Jurassic Park en 1993 fit la même chose avec le numérique, en posant les bases de ce qui allait devenir la norme de l’industrie pour les trente années suivantes.
Les exemples sont nombreux et ils ont tous un point en commun : les bouleversements qu’apportèrent ces technologies se sont étirés dans le temps, parfois sur des décennies avant de devenir des standards. Aucune d’entre elles ne s’est imposée d’un coup, sur la volonté d’un seul homme et si elles se sont généralisées, c’est parce qu’elles servaient le travail des cinéastes, mais ne le remplaçaient pas. Oui, l’IA transformera le cinéma, nous pouvons en être sûrs ; certains de ses usages existent déjà : génération de décors en préproduction, assistance au doublage, postproduction accélérée, ou analyse algorithmique de scénarios. Mais entre ces petits coups de pouce marginaux et le triste présage de Russo, il y a un gouffre du même ordre que celui qui sépare la qualité graphique du Magicien d’Oz du troisième volet d’Avatar.
- Joe Russo avait prédit un film entièrement réalisé par IA dans deux ans, mais aucune sortie n’a eu lieu depuis, malgré des outils existants.
- L’IA ne remplace pas la créativité humaine et réduire le cinéma à du contenu personnalisable est critiqué comme une simplification dégradante.
- Le cinéma évolue lentement avec la technologie, et l’IA apportera des changements, mais ne saura jamais remplacer l’intention artistique.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.