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Interview. Un diplômé de Harvard réagit à l’actualité des crypto-monnaies

Alors que le secteur des cryptomonnaies est en pleine crise, suite de la faillite de FTX, nous avons décidé d’interroger Antonio Fatàs, un professeur d’économie, et expert de ce sujet.

La panique s’est emparée du secteur des crypto-monnaies. Alors que la bourse d’échange FTX vient de se déclarer en faillite, des centaines de milliers de créanciers ont tout perdu et la confiance dans les plateformes est en berne. De leurs côtés, les régulateurs sont d’autant plus motivés à agir avec davantage de fermeté pour mieux réguler le marché et ses acteurs.

Face à ce constat très morose, nous avons échangé avec Antonio Fatàs, professeur d’économie à l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD), une école privée de management basée à Fontainebleau, Singapour, et Abu Dhabi. Titulaire d’un doctorat en économie à Harvard, il officie aussi en tant que consultant externe pour des organisations internationales comme le Fonds monétaire international, l’OCDE, et la Banque mondiale. Il est par ailleurs l’auteur de travaux sur les crypto-monnaies.

Presse-citron : La faillite de FTX a créé un sentiment de panique chez les investisseurs. Pensez-vous qu’un effet de contagion à l’économie réelle soit possible et quel serait son impact ?

Antonio Fatàs : Il est très difficile d’imaginer une contagion à l’économie réelle, car les liens entre la crypto-monnaie et l’économie réelle sont encore ténus. Naturellement, la volatilité associée à cet événement peut avoir des effets négatifs sur la confiance des investisseurs ou leur volonté de prendre d’autres risques à l’avenir.

Presse-citron : Face à une critique croissante, le secteur des crypto-monnaies a déployé des efforts considérables pour devenir un actif légitime. Pensez-vous que les derniers événements vont remettre en cause ces stratégies ?

Antonio Fatàs : Oui, ces événements montrent que certains qui essayaient manifestement de travailler avec les régulateurs, comme le patron de FTX Sam Bankman-Fried, n’étaient pas véritablement préoccupés par la réglementation, mais se contentaient de faire du lobbying et de jouer la comédie pour pouvoir continuer à mener une activité à haut risque sans se soucier des outils financiers traditionnels.

Il ne s’agit pas simplement d’un scandale de plus, mais d’une réflexion sur une partie importante des projets dans le monde de la crypto-monnaie. Ils se sentent supérieurs au reste du monde, ont un excès de confiance et ignorent les principes de base des marchés financiers.

Presse-citron : Aux États-Unis et en Europe, les politiques et les régulateurs au plus haut niveau ont demandé une régulation du marché des crypto-monnaies. Pouvez-vous nous rappeler les progrès récents à ce sujet ?

Antonio Fatàs : Les régulateurs ont été lents à réguler ces marchés. Il y a deux raisons à cela. La première : ce n’est pas facile, certains de ces projets sont trop différents des instruments financiers traditionnels – par exemple avec la finance décentralisée.

Les régulateurs ont été lents à réguler ces marchés. Il y a deux raisons à cela.

La deuxième raison est que les régulateurs espéraient qu’une certaine innovation naîtrait de ces projets et ils ne voulaient pas freiner l’innovation par une réglementation excessive. Aujourd’hui, ils se rendent compte que ces marchés sont de taille importante et qu’il existe une fraude significative et une innovation limitée.

Nous assistons donc à une accélération des tentatives de réglementation. À l’échelle européenne, le MiCA en est un exemple. Mais attention, si la réglementation des activités nationales est possible, celle des activités offshore est loin d’être évidente. Il faut donc s’attendre à ce que des marchés non réglementés continuent à fonctionner dans certaines parties du monde.

Presse-citron : Y a-t-il un risque que la crise actuelle conforte ces appels à une réglementation plus stricte ?

Antonio Fatàs : Pas seulement un risque, mais une certitude. Nous savons à présent qu’un grand nombre de grands sites boursiers ont été pris en flagrant délit d’activité douteuse et/ou de fraude. Les régulateurs doivent intervenir et protéger les consommateurs comme ils le font partout ailleurs.

Presse-citron : Du point de vue de l’investisseur, pouvez-vous nous rappeler les risques encourus par les personnes qui s’inscrivent sur les plateformes boursières ?

Antonio Fatàs : Il y a deux types de risques. Tout d’abord, celui associé aux actifs que vous achetez. La plupart des actifs négociés sur ces plateformes n’ont aucun élément fondamental associé. Ce sont des actifs purement spéculatifs.

Deuxièmement, il y a le risque que vos fonds soient indûment utilisés, comme dans le cas de FTX, et que la compagnie perde tout votre argent. Ce n’est pas un risque très concret au vu de ce que l’on observe dans certaines de ces sociétés. Mais, comment savoir si votre site boursier est “bon” ? Et bien vous ne pouvez pas. Vous pouvez essayer de travailler avec des bourses réglementées, mais regardez ce qui est arrivé à FTX.us qui était entièrement réglementé aux États-Unis : le même sort que FTX.

Mais, comment savoir si votre site boursier est “bon” ? Et bien vous ne pouvez pas.

Presse-citron : Personne ne peut prédire l’avenir, mais à votre avis, s’agit-il simplement d’une crise passagère pour le secteur des crypto-monnaies, ou cette phase constitue-t-elle une menace à long terme ?

Antonio Fatàs : Il s’agit d’un coup de semonce massif à l’égard d’un marché qui s’était développé sans principes financiers clairs. Un marché qui était dirigé par des personnalités fortes et atypiques qui étaient très douées pour susciter l’intérêt et attirer des fonds, mais qui étaient incapables de gérer une entreprise. Les informations provenant de FTX sont tout simplement surréalistes.

Certes, tout le monde ne se ressemble pas sur ces marchés, mais un certain nombre d’entreprises ont fait preuve de comportements similaires, suffisamment pour que les investisseurs aient de sérieux doutes sur l’ensemble du secteur.

Il s’agit d’un coup de semonce massif à l’égard d’un marché qui s’était développé sans principes financiers clairs.

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