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Jean-François Clervoy : son expérience d’astronaute, son avis sur Mars et Perseverance

Le 18 février 2021, le rover Perseverance se posait sur Mars après sept mois de voyage. Un exploit technologique, mais surtout une étape clé dans une question vertigineuse : sommes-nous seuls dans l’univers ?

À l’occasion de l’arrivée du rover Perseverance de la NASA sur Mars, Presse-citron a été invité par la Cité de l’Espace à Toulouse pour suivre l’évènement de l’intérieur avec les chercheurs qui ont travaillé sur “SuperCam”, l’instrument français embarqué sur le rover.

Reconnaissable entre tous dans le hall d’entrée de la Cité de l’Espace, Jean-François Clervoy brille de bleu avec sa veste de l’ESA sur les épaules. Mon regard s’arrête un instant sur les nombreux écussons, brodés sur le coeur. Au premier coup d’oeil je reconnais celui de la NASA, plus précisément de la navette spatiale Discovery.

Le 20 décembre 1999, il embarque dans l’étroit colosse d’acier avec la mission STS-103. Il passera 7 jours, 23 heures et 10 minutes dans l’espace. Les derniers de sa carrière.

Presse-citron : Nous sommes aujourd’hui à la Cité de l’Espace pour suivre l’arrivée de Perseverance sur Mars. Que vous inspire cette mission ?

Jean-François Clervoy : Perseverance est une des missions martiennes comme il en existe depuis des années maintenant. Tous les deux ans et demi, il y a ce que nous appelons, une fenêtre favorable. C’est le moment où les planètes – la Terre et Mars – sont suffisamment proches pour que le voyage soit possible, et qu’il ne dure que quelques mois, généralement entre six et huit.

Perseverance est une mission qui répond à plusieurs questions scientifiques. Tout d’abord, elle nous donnera des informations générales sur la construction de notre système solaire et de Mars.

Dans un second temps, la mission va chercher à faire de la planétologie comparative, en d’autres termes, prendre les évolutions du climat de Mars, et essayer de transposer le modèle martien sur Terre, pour prédire les changements climatiques que nous aurons dans les prochains siècles.

Puis la troisième partie de la mission, celle qui intéresse tout le monde, c’est la recherche de traces de vie sur Mars. C’est quelque chose de très important qui répond plus à des questions de l’ordre métaphysique, que purement scientifique. Savoir que la vie a pu exister ailleurs, cela serait un véritable bouleversement philosophique.

Savoir que la vie a pu exister ailleurs serait un véritable bouleversement philosophique

rover perseverance NASA
© NASA

Presse-citron : Vous pensez que Perseverance peut trouver des traces de vies sur Mars ?

Jean-François Clervoy : Je pense que nous sommes tout proche de cette découverte. La communauté scientifique a maintenant admis, et ce depuis plusieurs années, que la vie existe, quelque part en dehors de la Terre. Il ne nous reste plus qu’à la trouver.

Avec Perseverance, la NASA va chercher à démontrer que la vie a pu exister, juste à côté de chez nous, sur la planète rouge. Plus largement, une mission européenne en partenariat avec l’agence spatiale russe, Roscosmos, devrait partir en 2022 (il s’agit d’ExoMars ndlr).

Pour elle aussi, le but sera de rechercher, avec d’autres techniques d’exploration, des preuves que la vie a bien existé sur Mars. Peut-être même, si nous avons beaucoup de chance, prouver que cette dernière est toujours d’actualité dans le sous-sol martien.

Si jamais ces deux rovers trouvent, ne serait-ce que des bactéries, ce serait une révolution scientifique. Toute notre conception de l’univers serait à revoir, avec un facteur “vie” à prendre en compte dans nos modèles.

Presse-citron : Perseverance va laisser des échantillons à la surface de Mars, pour les récupérer dans 10 ans. Pouvez-vous nous expliquer cette partie de la mission ?

Jean-François Clervoy : Très juste. Perseverance, une fois qu’il sera sur Mars va prendre des échantillons du sol, des roches, et faire des analyses, comme tous les robots que l’on envoie sur Mars. Jusque-là, rien d’extraordinaire.

Mais le grand changement ce sont ces fameux tubes. Les échantillons que Perseverance va récolter tout au long de sa mission vont y être stockés à l’intérieur, et puis dans 10 ans, une autre mission martienne viendra les récupérer et nous les ramènera sur Terre.

Ce sera la première fois que nous pourrons analyser, ici sur Terre, de la roche martienne. Là encore cela devrait permettre de faire de grandes avancés scientifiques dans notre connaissance de la planète.

“Ce sera la première fois que nous pourrons analyser, ici sur Terre, de la roche martienne”

tube mission perseverance NASA
© NASA

Presse-citron : Cette mission, c’est aussi un premier pas vers une arrivée de l’Homme sur Mars. Un voyage réaliste ou utopique, selon vous ?

Jean-François Clervoy : Je pense que voyager sur Mars est possible, mais à certaines conditions. Tout d’abord, il faut savoir que le premier voyage vers Mars se fera en orbite, sans se poser à la surface. C’est ainsi que nous avons été sur la Lune, en commençant par la survoler, il en sera de même pour Mars.

Se poser à la surface demande de relever un grand défi : celui des ressources. Aller sur la Lune n’a duré que trois jours, les astronautes avaient tout avec eux. Pour Mars c’est très différent. Le moindre voyage va durer près de 3 ans, impossible de partir avec autant de stock, que ce soit en oxygène, en nourriture… Il faut donc apprendre à recycler, à fabriquer avec ce que nous aurons sur place, et ensuite nous pourrons prétendre à aller sur Mars.

“Des premières missions sur l’orbite martienne pourrait très bien avoir lieu d’ici 15 à 20 ans”

La première étape sera donc d’aller en orbite autour de Mars, et ce serait déjà une grande réussite. Cela permettrait notamment de contrôler des robots posés sur le sol, sans contrainte de délais, comme nous avons sur Terre, du fait de la distance entre nos deux planètes.

Nous sommes déjà en train de l’expérimenter au sein de l’ISS aujourd’hui, et des premières missions sur l’orbite martienne pourrait très bien avoir lieu d’ici 15 à 20 ans.

Presse-citron : Plus accessible que Mars, la NASA s’est fixée l’objectif de retourner sur la Lune en 2024…

Jean-François Clervoy : Non un retour en 2024 est tout bonnement impossible. Je pense que le projet qui a le plus de chance d’aboutir est un projet international, piloté par la NASA, qui consiste en la création d’une station spatiale internationale autour de la Lune, le portail (Gateway en anglais).

En partant de cette station, il pourrait y avoir des missions de descente et de remonter vers la Lune. Artemis, le projet de la NASA, est l’une de ses missions. Il s’agit même de la première mission de descente afin de laisser aux Américains l’honneur d’être les premiers à redescendre sur la Lune.

Mais pour être honnête, 2024 est une date beaucoup trop proche, surtout avec la crise que nous vivons actuellement. La nouvelle administration américaine devrait revoir le calendrier de la NASA. C’est tout simplement intenable en l’état actuel des choses.

Presse-citron : Une question plus personnelle. Lors de vos différentes missions spatiales, aviez-vous réalisé ce qu’il vous arrivait, ou les objectifs professionnels de la mission prenaient le dessus ?

Jean-François Clervoy : Au départ, en tant qu’astronaute nous nous concentrons sur la mission, nous partons avec l’idée de réussir la mission. Sur le pas-de-tir on a rarement autre chose dans la tête. Pendant la mission, surtout si elle ne dure que quelques jours, il arrive que les astronautes oublient de regarder les étoiles, ne réalisant pas ce qu’ils sont en train de vivre.

Quand on est dans l’espace ce n’est pas forcément évident. Nous sommes toujours sollicités par les équipes au sol pour mener telle ou telle expérience, résoudre tel ou tel problème. Il faut vraiment vouloir prendre le temps d’admirer le ciel, quitte à dormir un peu moins parfois.

La journée, quand on passe la tête par le hublot en travaillant, en étant actif, on voit juste le noir absolu, les étoiles ne sont visibles que la nuit, quand on éteint toutes les lumières au sein du module. C’est quelque chose qu’il faut vouloir, et souvent les astronautes qui ont déjà volé nous le rappelle : “pense à prendre le temps de réaliser ce qu’il t’arrive”.

“Pense à prendre le temps de réaliser ce qu’il t’arrive”

Pour ma part, ce rappel m’avait été fait par Story Musgrave, un astronaute très connu à la NASA. Il était monté à bord de la première mission de Challenger. Je lui avais demandé de me rendre visite durant ma période de quarantaine. Je savais qu’il avait réfléchi à toutes ces questions. Il m’a fait prendre des notes sur des choses à faire, à voir, à penser, qui n’étaient pas liées au boulot, au final.

Certains astronautes n’ont pas pris ce temps. Neil Armstrong n’avait fait que son travail sur la Lune. Il n’a pas compris ce qui lui arrivait. Pas sur le moment.

C’est un peu ce que j’ai fait moi aussi, à mon échelle. On est programmé pour ça, on est formaté à être “problem solver”. Une mission spatiale est remplie d’imprévus, de problèmes, de bug, de choses que nous n’avions pas prévues sur nos simulations au sol, donc on doit toujours être en capacité de réagir, ne jamais paniquer. C’est 70 % de l’entrainement d’un astronaute.

Le but c’est de nous habituer à cette incertitude que nous rencontrerons une fois en l’air. Il faut savoir que les changements de dernière minute sont monnaie courante. Il faut pouvoir répondre de la meilleure des manières. Lorsque la fusée est sur le pas de tir, il n’y a que cette envie de réussir la mission dans nos tête. Un peu d’appréhension bien sûr, mais c’est très léger.

Tout ce qui relève du poétique et philosophique, je dirais, est souvent quelque chose que notre cerveau relègue loin en arrière. Il arrive de passer une journée ou deux en oubliant de regarder le ciel.

“Il arrive de passer une journée ou deux en oubliant de regarder le ciel”

Nasa Hubble
Le télescope Hubble, sujet principal de la seconde mission de Jean-François Clervoy © NASA

Presse-citron : Allez dans l’espace doit être une sensation comme aucune autre. Est-ce quelque chose qui vous manque ?

Jean-François Clervoy : L’espace me manque bien sûr, parce que c’est une expérience hors du commun. C’est quelque chose qui vient chambouler tous vos sens et toutes vos émotions. En tant qu’astronaute, je suis jaloux de mes camarades russes qui ont cumulé près de deux ans de vol.

“L’espace me manque”

Ces expériences leur donne une connaissance de la Terre incroyable. Guennadi Padalka, par exemple, a passé deux ans et demi dans l’espace. Si vous lui montrez n’importe quel endroit de la Terre vu du ciel, il sait, de tête, dans quelle région du monde vous êtes.

Mon fantasme d’astronaute se matérialiserait de cette façon : pouvoir connaître la Terre, par cœur. Lors de ma première mission, nous avions pour objectif d’étudier l’atmosphère. Pendant une quinzaine de jours, celle qui était notre sujet d’étude en photo est devenue la toile de fond de notre navette. J’aimerais vraiment pouvoir affiner cette connaissance. Rien que pour ça je serais prêt à retourner dans l’espace.

Pour revenir à votre question, je me demande s’il est vraiment possible de parler de manque. Dans le sens ou un manque se matérialise lorsque l’on vous retire quelque chose qui vous est dû. Mes missions, je les vois toujours comme une chance incroyable. Je pensais toujours que chaque vol serait le dernier.

L’espace est un domaine qui va très vite. J’aurais dû voler une quatrième fois en 2004 mais l’accident de Columbia a suspendu ma mission et je n’ai jamais pu y prendre part. Donc pour résumer, je suis très satisfait de la carrière que j’ai eu, j’ai vécu de grands moments et forcément, je suis nostalgique.

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