En juin 1812, Napoléon Bonaparte lance l’une des campagnes les plus catastrophiques de l’histoire militaire. À la tête de sa Grande Armée (615 000 hommes venus de toute l’Europe), il traverse le fleuve Niémen pour envahir l’Empire russe et forcer le tsar Alexandre Iᵉʳ à se soumettre au blocus continental contre le Royaume-Uni. Six mois plus tard, plus d’un demi-million de soldats sont morts, une hécatombe qui a forcé l’Empereur à sonner la retraite.
Qui a eu raison des soldats français ? Les troupes russes, lourdement armés et bataillant dans les plaines enneigées ? Le terrible hiver russe, dont la morsure a gelé hommes, chevaux et canons ? Ou la faim et le typhus, qui ont transformé la plus puissante armée d’Europe en une colonne de spectres affamés ? Depuis deux siècles, les historiens s’entendaient sur le fait que ces fléaux avaient scellé le sort de Napoléon, avec le typhus comme principal coupable avancé.
Toutefois, une nouvelle étude paléogénomique franco-argentine, publiée le 24 octobre dans la revue Current Biology par une équipe de l’Institut Pasteur, vient de prouver que l’origine de cette débandade avait été mal comprise. L’ennemi véritable de Napoléon portait un autre nom : la fièvre entérique (ou fièvre typhoïdes) et la fièvre récurrente, deux agents pathogènes redoutables qui ont frappé l’armée alors qu’elle revenait sur le Vieux Continent.
L’ennemi caché dans les propres rangs de l’armée napoléonienne
L’équipe menée par le microbiologiste Nicolás Rascovan a entrepris de réexaminer les restes des soldats de Napoléon exhumés d’une fosse commune à Vilnius, en Lituanie, étape tragique du retour de Russie, en décembre 1812. Treize dents ont été prélevées pour en extraire et en séquencer leur ADN. Les chercheurs ont soigneusement nettoyé les échantillons pour s’assurer que les traces retrouvées provenaient bien des soldats eux-mêmes, et non de bactéries modernes ou du sol environnant.
À leur grande surprise, aucune trace de typhus n’a été retrouvée, mais les analyses ont fait remonter la présence de deux bactéries : Salmonella enterica (responsable de la fièvre entérique, ou typhoïde) et Borrelia recurrentis (fièvre récurrente).
Au début du XIXᵉ siècle, les médecins confondaient souvent typhus et typhoïde. La confusion était d’autant plus facile que « Le terme typhoïde signifie d’ailleurs “semblable au typhus” », rappellent les auteurs de l’étude. La fièvre entérique qui a touché les soldats de la Grande Armée résultait d’une infection alimentaire, tandis que la fièvre récurrente se propageait d’homme à homme par les poux de corps (tout comme le typhus). Deux voies différentes, mais toutes deux favorisées par la promiscuité et le manque d’hygiène.
Ces deux maladies avaient commencé à circuler bien avant la retraite, mais elles ont véritablement ravagé les troupes de Napoléon sur le chemin du retour. Privés d’eau potable, affamés, et entassés dans la boue, les soldats n’avaient plus aucun système immunitaire capable de contenir les bactéries. Dès qu’un bivouac était installé, ils tombaient par centaines, brûlants de fièvre et sans possibilité de se soigner. « Ironie du sort », dira Rascovan, « les bactéries ont été plus redoutables que les Russes eux-mêmes ».
En comparant l’ADN des soldats à celui de souches passées, les chercheurs ont découvert que la Borrelia recurrentis identifiée appartenait à une lignée bien plus ancienne, déjà présente en Europe à l’âge du fer. Elle circulait donc avant l’apogée de Rome ; un vieil adversaire, contre lequel le Grand Empereur n’a rien pu faire, et qui a mis fin à son rêve de conquête. Lui qui voulait dominer l’Europe tout entière, unifiant sous sa bannière les royaumes et les peuples du continent, s’est vu rappelé à l’ordre par les forces les plus élémentaires de la nature. De ce désastre, Napoléon ne se releva jamais vraiment ; il rentra en France brisé et amputé de son prestige militaire. L’Empire russe, galvanisé par sa défaite, s’allia aux autres puissances européennes au sein de la Sixième Coalition et renversa Paris en 1814 ; Napoléon fut forcé d’abdiquer et les survivants de la Grande Armée ne recouvrèrent jamais leur gloire d’antan.
- Une analyse ADN menée par l’Institut Pasteur révèle que les soldats de Napoléon ont été décimés non par le typhus, mais par deux autres maladies infectieuses : la fièvre entérique et la fièvre récurrente.
- Ces infections, favorisées par la faim, la promiscuité et l’absence d’hygiène, ont ravagé la Grande Armée pendant la retraite de Russie, avant même les combats décisifs.
- Cette découverte rééclaire la chute de l’Empire : la défaite de 1812 fut autant biologique que militaire, précipitant l’effondrement politique de Napoléon deux ans plus tard.
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