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L’ennui est indispensable à votre cerveau ; comment l’accepter de nouveau ?

À trop vouloir tuer l’ennui, nous avons fini par ne plus supporter le vide.

« Ah ! l’ennui. Que ne nous fait-il inventer ? » écrivait Fiodor Dostoïevski dans ses sublimes Carnets du sous-sol en 1864. L’écrivain russe y voyait déjà une force vitale, forçant l’homme à agir et à sortir de sa zone de confort, quitte à parfois se tromper. Si l’ennui est un moteur, il s’est depuis grippé. Dans sa version contemporaine, l’ennui ressemble à un écran noir à peine éclairé par la lueur blafarde de nos smartphones. Nous l’avons troqué contre le doomscrolling infini sur Instagram ou TikTok, préférant le fuir comme la peste en regardant des milliers de vidéos abrutissantes.

Fuir cette confrontation au vide, c’est fuir une émotion fonctionnelle, indispensable pour comprendre nos comportements et nous guider dans nos choix. « L’ennui est, et peut être, un outil puissant », insiste Heather Lench, professeure de psychologie et de neurosciences à la Texas A&M University, qui vient de publier une étude sur le sujet dans la revue Emotion. Que dit la psychologie contemporaine de ce vide que nous abhorrons ?

L’ennui : un vestige évolutif ?

L’idée que nous serions uniquement motivés par la recherche du plaisir est une simplification que l’on entend assez souvent au gré des conversations. Cette étude nous montre que l’ennui, lui aussi, est un agent qui nous incite à chercher et à provoquer le changement. « Quand nous nous ennuyons, nous voulons du changement, même si ce changement est désagréable », explique Lench. « Ce qui motive, c’est de sentir autre chose, peu importe que ce soit plaisant ou non », continue la chercheuse.

Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont soumis plusieurs groupes de volontaires à des contenus neutres, positifs ou négatifs, volontairement répétitifs, afin de susciter l’ennui. Peu importait la nature du stimulus : après quelques minutes, les participants manifestaient tous le même réflexe, celui de rechercher autre chose, même si cette alternative était désagréable. L’ennui les a donc conduits à fuir la monotonie pour partir en quête de nouveauté, même si cela ne se traduisait pas par une satisfaction ou un plaisir immédiat.

Dans notre histoire évolutive, l’ennui aurait donc eu une certaine valeur, en incitant nos ancêtres à chercher le changement, même lorsque ledit changement comportait un risque.

Une émotion ambivalente à apprivoiser

L’ennui peut nourrir notre créativité, nous encourager à nous lancer dans de nouveaux projets, mais peut aussi nous rendre plus enclins à adopter des comportements à risques. C’est ce qu’explique Lench : « Il existe des façons très différentes de composer avec l’ennui. Pour certains, il devient une source de motivation, d’attention et d’ouverture vers d’autres activités. D’autres s’y perdent et réagissent par l’agacement, l’autocritique ou des comportements dangereux tels que la consommation d’alcool ou de drogues ».

L’ennui arbore ainsi un double visage, qui aide à comprendre le comportement de certaines personnes qui peut nous sembler irrationnel de prime abord. Pourquoi choisir, de notre plein gré, une expérience douloureuse, ou s’exposer à une situation contraire à son intérêt ? Cette étude apporte au moins un élément de réponse à cette question : l’ennui agirait comme un catalyseur qui transforme l’inertie en action.

Voilà pourquoi réapprendre à s’ennuyer est une nécessité contemporaine, une forme de résistance face à la saturation permanente de nos cerveaux. Se réapproprier cette émotion revient à réhabiliter un espace intérieur trop vite comblé et à s’accorder une pause dans la frénésie numérique qui nous incite à consommer toujours plus de contenus et de pseudo-activités. Mais comment l’accepter, alors que tout notre environnement moderne nous enjoint à le fuir comme une faiblesse ?

Peut-être devrions-nous commencer par le déstigmatiser : l’ennui n’est pas un manque ou un quelconque signe d’inefficacité personnelle ; il est une émotion comme une autre, qui ne doit pas forcément être étouffée dans la seconde. Accepter l’ennui vient ensuite : laisser son téléphone une heure dans une autre pièce ne nous tuera pas, supporter cinq minutes de silence sans ouvrir une appli ou marcher sans casque vissé aux oreilles non plus. Il n’est pas un trou noir ou un espace intérieur stérile ; ce qui est stérile, c’est croire que nous serions incapables de le traverser sans paniquer. Il est finalement un luxe (pas très TikTok-like, certes) qui échappe au capitalisme de l’attention, et réveille notre besoin archaïque de changement. On aurait donc tort de s’en priver, non ?

  • Une étude montre que l’ennui n’est pas un défaut, mais un mécanisme psychologique qui pousse à chercher du changement.
  • Cette dynamique peut stimuler la créativité comme encourager des comportements risqués, selon la manière dont chacun y réagit.
  • Réhabiliter l’ennui, c’est retrouver un espace de liberté intérieure face à la surstimulation numérique.

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Par : Gouvernement français
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