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L’intelligence artificielle peut saboter votre entreprise… avant de la sauver

L’IA améliore-t-elle la productivité ? Pas tout de suite. Pas partout. Et pas pour tout le monde.

Loin d’être la baguette magique promise par ses défenseurs, l’intelligence artificielle peut se transformer en lent poison pour les entreprises manufacturières qui s’y aventurent. Pourtant, la fable technologique semblait bien ficelée : adopter cette technologie, c’est voir automatiquement et immédiatement la productivité s’envoler.

Certaines entreprises, comme Klarna, ont même comme credo le remplacement pur et dur de l’humain dans certaines tâches par l’IA. Toutefois, la réalité, comme souvent, se révèle plus nuancée, voire carrément contradictoire : une étude publiée sur SSRN (Social Science Research Network) le 28 janvier 2025 a torpillé ce récit dominant.

Le mirage de la transformation instantanée

Présenté lors d’une conférence de la Banque Centrale Européenne, ce papier est légèrement à contre-courant. En exploitant les données du Bureau du recensement américain entre 2017 et 2021, les chercheurs ont établi ce constat : les manufacturiers ayant remplacé leurs employés par des systèmes d’IA ont d’abord vu leur productivité chuter. « Nos analyses révèlent une courbe en J de productivité [NDLR : baisse initiale avant une amélioration à long terme] : l’adoption de l’IA industrielle se traduit d’abord par une augmentation des stocks d’en-cours, des investissements en robotique et des suppressions d’emplois, entraînant une diminution de la productivité et de la rentabilité », écrivent les auteurs.

« Sur le court terme, nous voyons beaucoup de problèmes », confie Kristina McElheran de l’Université de Toronto, co-auteure de l’étude. Cette baisse de rendement s’explique notamment par la perturbation de méthodes éprouvées, comme la gestion des stocks à flux tendu, que l’introduction trop précipitée de l’IA vient bouleverser.

La sélection darwinienne des organisations

L’enseignement principal de cette recherche : seules les entreprises ayant survécu à cette traversée du désert finissent par récolter les fruits de cette transition technologique. Celles qui persistent voient progressivement leurs indicateurs s’améliorer – ventes, productivité, emploi – laissant leurs concurrentes derrière.

Pour McElheran, « la survie elle-même constitue une partie de l’équation » : le processus n’est donc ni indolore, ni automatique et obéit donc à ce qu’on pourrait appeler une sélection naturelle synthétique (excusez-nous pour l’emprunt, Mr. Darwin !). Les entreprises qui ne parviennent pas à s’adapter et à absorber les coûts et les perturbations initiales sont susceptibles de disparaître ou d’être laissées pour compte

L’échantillon de 30 000 entreprises étudié montre que l’adoption de l’IA a progressé timidement, passant de 7,5 % à 9,1 % sur les cinq années analysées. Les structures vieillissantes, souvent plus imposantes, peinent généralement à négocier ce virage périlleux.

En ouverture de cette même conférence, Christine Lagarde avait rappelé qu’entre 23% et 29 % des travailleurs européens sont fortement exposés à cette vague technologique. La présidente de la BCE tempérait néanmoins les craintes d’une « apocalypse de l’emploi », évoquant plutôt une reconfiguration du marché du travail (voir notre article sur le sujet).

L’adoption de l’IA dans des applications industrielles relèverait ainsi plus d’une mue douloureuse qu’une révolution éclair. Elle impose aux entreprises un choix cornélien : accepter une période de régression pour peut-être, un jour, en tirer profit. Un pari que toutes ne sont pas prêtes à relever. Ce fut le cas pour l’introduction de la machine à vapeur dans les industries au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, de l’électricité à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, ou bien plus tard de l’informatique au XXᵉ siècle. Il s’agit là d’une constante historique, même si elle n’a pas les mêmes répercussions.

  • Une étude révèle que l’intégration de l’IA dans l’industrie peut d’abord nuire à la performance avant d’apporter des bénéfices.
  • Seules les entreprises capables de surmonter cette phase difficile réussissent à tirer profit de cette transition technologique.
  • L’adoption de l’IA obéit à une logique d’évolution progressive, souvent lente et risquée, loin des promesses de transformation immédiate.

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