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L’océan Austral : une bombe thermique prête à raviver le réchauffement climatique ?

Même si l’on se vantait un jour d’avoir atteint la neutralité carbone, nous ne perdurerons peut-être pas assez longtemps pour profiter d’un climat plus clément.

Il est possible de considérer les océans présents à la surface de notre planète comme des barrages naturels, retardant les effets délétères du réchauffement climatique. Ils absorbent approximativement 90 % de la chaleur excédentaire (inertie thermique) et 20 à 35 % du CO₂ émis par les activités humaines (rôle de puits de carbone), retardant par conséquent l’élévation des températures moyennes du globe.

Si tous les océans partagent ce point commun, l’océan Austral est, lui, le plus grand réservoir de chaleur anthropique, un abîme dans lequel s’accumule depuis deux siècles la fièvre provoquée par l’industrialisation planétaire. Situé au 60ᵉ parallèle, il absorbe à lui seul près de 40 % de la chaleur piégée dans l’atmosphère par les gaz à effet de serre. Il a donc longtemps ralenti la dynamique du réchauffement ; une fonction de régulation que les climatologues estiment aujourd’hui à bout de souffle et qui pourrait se retourner contre nous.

Selon les modélisations de l’équipe d’Ivy Frenger au centre GEOMAR Helmholtz (Allemagne), publiées dans la revue AGU Advances le 15 octobre, nous pourrions connaître un réchauffement « post-anthropique ». Même si l’humanité cessait immédiatement toute émission (ce qui n’est pas près d’arriver), l’océan Austral continuerait, par inertie thermique, à restituer toute la chaleur qu’il a emmagasinée depuis près de 200 ans.

Les limites physiques du rôle tampon de l’océan Austral

Cette immense masse d’eau froide ceinturant l’Antarctique est l’une des rares régions du globe où les eaux de surface entrent en contact et se mélangent efficacement avec les eaux profondes. Ses eaux glaciales et denses plongent vers les profondeurs, créant un puissant mécanisme d’enfouissement de la chaleur et du carbone. C’est grâce à cette circulation océanique profonde qu’il est si efficace pour emmagasiner la chaleur, ainsi qu’environ un quart des émissions humaines de CO₂.

Seulement, ce rôle de « tampon thermique » doit être compris comme une latence : il a retardé le déséquilibre énergétique sans jamais l’annuler, ce qui signifie qu’il devra un jour relâcher cette énergie accumulée. Nous avons en quelque sorte une dette envers lui, qu’il réglera en restituant à l’atmosphère les surplus énergétiques accumulés au fil des années, depuis les débuts de l’ère industrielle.

Partant de cette mécanique d’échanges verticaux unique à l’océan Austral, les chercheurs du GEOMAR ont utilisé un modèle climatique couplé, intégrant circulation océanique profonde, bilans énergétiques et fonte de la banquise, pour simuler un scénario où, après un pic d’émissions dans les sept prochaines décennies, le monde entrerait en phase de « zéro émission nette ».

Dans un tel scénario, la chaleur stockée dans les couches abyssales de l’océan ne commencerait à ressurgir qu’après plusieurs siècles de réduction des émissions. Une situation qui provoquerait un réchauffement atmosphérique de nouveau alimenté par l’océan, et ce, même sans nouvelles émissions de CO₂.

Leurs simulations ont montré que l’atmosphère commencerait à se refroidir lentement, mais que l’océan, lui, continuerait à accumuler de l’énergie. En raison de sa capacité calorifique et de la lenteur de ses circulations profondes, la chaleur emmagasinée resterait confinée dans les masses d’eau denses et alimenterait encore les transferts d’énergie vers sa surface. Un flux descendant qui maintiendrait notre planète dans un état de réchauffement résiduel, malgré la fin hypothétique de nos émissions.

Les auteurs parlent dans leur étude d’un processus de « dégazage océanique », une conséquence du rééquilibrage des flux de chaleur entre la colonne d’eau et la troposphère. L’océan Austral ne pourrait plus absorber de chaleur, et deviendrait au contraire une source émettrice d’énergie.

Océan Austral
Températures moyennes simulées à la surface du globe : le pic initial correspond à l’ère des émissions et la zone grisée illustre le « dégazage thermique » de l’océan Austral. © Frenger et al. / AGU Advances, 2025

Un déséquilibre énergétique polarisé par la dynamique du Sud

Quand ce rebond thermique surviendra, toutes les zones de la planète ne le subiront pas uniformément : si l’hémisphère Nord sera, lui aussi, concerné par le dégazage, l’hémisphère Sud se trouvera en première ligne. Dans cette région, la chaleur excédentaire ne s’évacue pas vers l’atmosphère, mais se maintient dans les masses d’eau profondes.

La chaleur y circule lentement, confinée par la stratification des couches denses et pauvres en oxygène. Tant que ces masses d’eau profondes ne se mélangent pas avec les couches superficielles, l’énergie reste piégée ; mais lorsque le gradient de température s’inverse, ce stock thermique se libère et réchauffe soudainement l’atmosphère.

La fonte des glaces viendra de plus aggraver cette inertie ; plus la banquise recule, moins la mer renvoie le rayonnement solaire vers l’espace et plus elle le convertit en chaleur. Cette énergie s’accumulera à la surface de l’océan, qui deviendra plus chaude et plus légère. En se superposant à des eaux profondes plus froides et plus denses, elle créera par conséquent une barrière physique empêchant les échanges verticaux.

Sous ces latitudes, l’océan Austral verra sa surface se refermer sur elle-même : une mince couche réchauffée, séparée des abysses par une interface quasi étanche aux échanges de chaleur. La chaleur y circulera sans s’échapper, prolongeant le réchauffement bien après la disparition de la glace. À terme, ce système nouvellement formé s’auto-alimentera en empêchant le brassage des eaux : la chaleur de surface consolidera la stratification, et cette stratification retiendra la chaleur.

« Les effets seraient particulièrement marqués sur les pays du Sud global, déjà plus vulnérables aux changements climatiques », souligne l’équipe. Un constat d’autant plus triste que ces mêmes pays sont ceux qui ont le moins contribué aux émissions de CO₂ et qui ont le moins profité des effets bénéfiques de l’industrialisation. Ils paieront ainsi bien plus cher la dette énergétique des pays du Nord, puisqu’aucun accord ou politique ne pourra l’effacer.

Un constat qui jette une lumière crue sur l’erreur fondamentale sur laquelle repose une grande partie des politiques climatiques : croire que le climat réagit à court terme à la baisse des émissions. Cette relation linéaire n’existe pas, car le forçage radiatif induit par le CO₂ n’est qu’une partie du problème, un simple catalyseur de l’inertie océanique. Tant que les océans resteront plus chauds que l’atmosphère, la planète continuera à se réchauffer et croire qu’il existerait une solution à ce problème revient à ignorer les lois de la thermodynamique. Supposer le contraire, c’est confondre physique et réthorique : un mélange qui ne fait pas bon ménage, surtout quand la seconde prétend dicter sa morale à la première.

  • L’océan Austral agit depuis deux siècles comme un gigantesque réservoir de chaleur et de CO₂, retardant le réchauffement global, mais cette fonction arrive à saturation.
  • Même après l’arrêt complet des émissions humaines, la chaleur accumulée continuerait à remonter vers l’atmosphère pendant plusieurs siècles, entretenant un réchauffement résiduel.
  • Ce décalage met en évidence l’illusion d’une réponse rapide du climat aux politiques climatiques : la physique des océans impose sa propre temporalité, bien plus longue que la nôtre.

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