Sur de sombres sections de Reddit, dans des vidéos douteuses de « coachs en séduction » masculinistes (Alex Hitchens, Road To Condor, Alexandre Cormont et consorts) sur YouTube, ou simplement au détour d’une conversation, il est plus que probable que vous ayez entendu parler du terme « mâle alpha ». Il est devenu aujourd’hui un archétype culturel doublé d’une grille de lecture viriliste plaquée sur nos rapports sociaux. D’où vient ce fantasme tenace d’un mâle dominant par essence, conquérant par nature et chef de meute autoproclamé ?
À l’origine, le concept est zoologique, forgé dans les années 1960 à partir de l’observation (mal interprétée) de loups en captivité. Il a été ensuite recyclé dans la culture populaire, amplifié par l’industrie du développement personnel masculin, puis instrumentalisé par toute une galaxie d’influenceurs prônant la hiérarchie sexuelle comme fondement « naturel » de l’ordre social. Une vision caricaturale et biaisée qui imprègne encore fortement l’imaginaire de certains, au point d’éclipser la complexité du maillage des dynamiques de pouvoir chez les animaux, et par ricochet, chez les humains.
Nous voilà arrivés au sujet qui nous intéresse aujourd’hui : une étude publiée le lundi 7 juillet dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences vient de remettre la réalité sur les rails. En étudiant une centaine d’espèces de primates, ces chercheurs viennent de démontrer que la domination du mâle sur la femelle n’est pas universelle. Que cette dernière, dans la grande majorité des cas, ne suit aucun schéma binaire. Une déconstruction en deux temps : celle d’un mythe zoologique, mais également celle d’une idéologie toxique qui s’est travestie en science.
Comment s’établit le pouvoir chez les primates ?
Pendant cinq ans, les chercheurs ont analysé les données comportementales de 253 populations issues de 121 espèces de primates : des singes, mais aussi des lémuriens, des tarsiers ou des loris. Ils ont compilé toutes les observations disponibles sur les interactions entre mâles et femelles pouvant refléter une hiérarchie : agressions, menaces, signes de soumission ou d’évitement ; par exemple, lorsqu’un individu cède le passage à un autre sans conflit.
Ce travail a permis d’établir une mesure statistique de la domination dans chaque population : qui prend le dessus, et à quelle fréquence. Et là, surprise : dans plus de la moitié des interactions hiérarchiques observées, le rapport de pouvoir s’exerçait entre individus de sexe opposé.
Ce qui signifie que les rapports de pouvoir ne se jouent pas uniquement entre mâles, comme on l’a longtemps cru. Les femelles participent activement à la structuration des hiérarchies sociales, en affrontant les mâles ou en s’y opposant dans des rapports directs de domination.
Les observations d’une domination masculine, où les mâles remportaient plus de 90 % des confrontations avec les femelles, n’apparaissaient que dans 17 % des cas. La domination féminine, quant à elle, est présente dans 13 % des populations. Dans la grande majorité des espèces (70 %), aucun sexe ne domine systématiquement l’autre : le pouvoir est donc partagé et varie selon le contexte.
Quand elle existe, la domination des mâles repose la plupart du temps sur des avantages physiques (taille, force, canines développées) ou des contraintes écologiques. Elle est beaucoup plus fréquente chez les espèces terrestres, où les femelles disposent de moins de possibilités pour esquiver les conflits afin de se soustraire aux mâles. L’évitement, dans ce contexte, n’étant pas une stratégie viable, les rapports de force sont par conséquent bien plus marqués et visibles.
À l’inverse, dans des espèces comme les bonobos, les femelles disposent d’un avantage reproductif lié à la physiologie : leurs phases d’ovulation y sont peu visibles, voire indétectables. Les mâles ne savent donc jamais avec certitude quand une femelle est fertile, ce qui les empêche de monopoliser l’accès à la reproduction. Les femelles gardent ainsi le contrôle sur leurs partenaires et leurs relations sexuelles, ce qui tend à affaiblir la domination masculine au sein du groupe.
Il existe un autre paramètre, déterminant pour comprendre ces dynamiques : la structure sociale des groupes. Chez plusieurs espèces, les femelles vivent en groupes cohésifs ou forment des alliances durables avec d’autres femelles. Ce type d’organisation augmente leur influence sur l’accès aux ressources, sur les interactions hiérarchiques, voire sur la reproduction. L’effet cumulatif de ces alliances peut contrebalancer la dominance physique des mâles, voire inverser certaines asymétries sociales observées dans d’autres groupes au fonctionnement différent.
Au regard des données de cette étude, il devient alors pertinent d’examiner ce que ces observations nous disent ; ou ne nous disent pas ; des rapports de genre chez Homo sapiens. Si les primates ne sont pas soumis à une loi universelle du mâle dominant, pourquoi le serions-nous ?
Chez l’humain ? La biologie contredit l’idéologie
Pourrait-on appliquer ces résultats à Homo sapiens ? « Il y a beaucoup de différences entre les humains et nos cousins primates », rappelle Elise Huchard, primatologue à l’université de Montpellier et autrice principale de l’étude. Pour autant, elle reconnaît une forme de continuité : « Ces résultats corroborent assez bien ce que l’on sait des relations hommes-femmes dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui étaient plus égalitaires que celles qui ont émergé plus tard avec l’agriculture ».
Dans ce sens, est-il possible d’affirmer que les rapports de domination entre sexes seraient absents ou équitablement répartis dans l’ensemble du vivant ? Non, ce n’est pas ce qu’a démontré cette étude. Elle montre plutôt que lesdits rapports ne suivent pas une logique binaire, ni chez les primates, ni, sans doute, chez l’humain.
Chez certaines populations, les mâles dominent effectivement les femelles ; dans d’autres, ce sont les femelles qui occupent une position hiérarchique supérieure. Et dans la majorité des cas observés, aucun sexe ne domine systématiquement l’autre.
Un constat, qui, une fois appliqué à l’humain, nous invite nécessairement à relativiser cette théorie diminutive de la domination masculine naturelle ou universelle. Il ne s’agit pas de nier que des hiérarchies entre hommes et femmes existent dans de nombreuses sociétés humaines, dans ce cas-là, on passerait également à côté du sujet. Cependant, celles-ci ne peuvent pas être présentées comme le prolongement direct d’un ordre naturel observable chez les primates.
Elles doivent être comprises pour ce qu’elles sont : des constructions sociales, apparues dans certains contextes historiques, et influencées par des rapports de pouvoir, des logiques économiques et des cadres symboliques propres à chaque culture.
Rien, dans le comportement de nos plus proches cousins, ne permet d’appuyer l’idée d’un ordre hiérarchique mâle-femelle qui serait universel ou biologiquement programmé. Cela ne signifie pas que toute société humaine serait égalitaire par défaut — mais que la domination masculine, quand elle existe, ne peut se revendiquer d’une quelconque nécessité naturelle.
Le discours masculiniste aime se parer des habits de la science. Il cite la sélection naturelle/sexuelle, invoque parfois Charles Darwin, parle de testostérone à tout-va et feint de s’intéresser à l’éthologie. Mais il ne fait qu’enfiler des mots pour tenter de naturaliser ce qu’il ne veut pas interroger : la hiérarchie, le pouvoir et la norme virile. Ceux qui le prônent voudraient croire que l’autorité masculine est gravée dans l’évolution, que les femmes seraient « naturellement » attirées par le dominant et que la hiérarchie des sexes serait l’état par défaut du vivant. Cette étude ne leur laisse aucun refuge ; elle laisse les prétendument « alphas » face à ce qu’ils redoutent le plus : l’absence de justification biologique.
- L’idée d’un mâle dominant universel chez les animaux est une interprétation erronée d’observations passées, popularisée et exploitée par des discours masculinistes.
- Une étude récente sur les primates révèle que les rapports de pouvoir sont majoritairement non-binaires, avec des femelles exerçant aussi une grande influence.
- Ces découvertes suggèrent que les hiérarchies de genre chez l’humain ne sont pas un fait biologique inévitable, mais plutôt des constructions sociales et culturelles.
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