Après nous être attardés sur les fantômes lors de notre premier épisode, puis sur les crop circles pour le second, nous nous attaquons aujourd’hui à un phénomène que certains jugeront encore plus irrationnel : les expériences de mort imminente (EMI).
Flottement au-dessus de son propre corps, traversée d’un tunnel obscur menant vers une lumière indicible, rencontres avec des êtres chers disparus… Lorsqu’ils sont proches de quitter la vie, certains en rescapent et relatent des voyages intérieurs dont l’intensité bouleverse à jamais leur existence. Ces expériences, d’un point de vue médical, ne sont pas marginales, puisqu’elles concernent un cinquième des survivants d’arrêt cardiaque. Entre hallucinations d’un cerveau mourant et possible aperçu d’un au-delà, les EMI défient complètement notre compréhension purement matérialiste de la conscience et de la mort. La science est-elle au clair sur le sujet ? Eh bien, pas réellement ; les questions restant en suspens sont encore très nombreuses.
Le cerveau à l’agonie : voyage aux frontières de la conscience
L’année 1975 fut un point de bascule dans l’appréhension des EMI, lorsque Raymond Moody, psychiatre américain, publia un ouvrage fondateur, La vie après la vie. Il compila et analysa dans ce dernier 150 témoignages de personnes ayant frôlé la mort. Du chaos des récits individuels émergea des archétypes récurrents : sensation de détachement corporel, perception d’un tunnel, rencontre avec une lumière transcendante, sentiment de paix absolue…
La vidéo en 360° ci-dessous est une tentative de reproduire les effets à la première personne d’une EMI, mais il est évident qu’elle ne peut pas être exacte dans sa représentation. C’est la simulation visuelle la plus probante et réaliste ; pour ce que ça signifie dans ce contexte ; disponible sur YouTube. Il est tout bonnement impossible de restituer fidèlement la complexité et la profondeur d’une expérience subjective aussi unique et personnelle que représente une EMI.
Le terme « Near-Death Experience » (NDE, l’équivalent de EMI) venait de naître, octroyant une légitimité nouvelle à ces récits qui jusqu’alors considérés comme des phénomènes secondaires, voire négligeables par la médecine, quand ils n’étaient pas simplement taxés d’hallucinations mystiques.
Huit ans plus tard, Bruce Greyson, psychiatre à l’Université de Virginie, apporta sa pierre à l’édifice en créant une échelle d’évaluation à 16 questions permettant de quantifier les EMI. Baptisée sobrement « échelle de Greyson », elle fut le premier outil destiné à circonscrire les EMI dans les limites rassurantes du mesurable. Cette dernière a apporté une dimension plus tangible et quantifiable à ces expériences, ce qui a contribué à légitimer l’étude des EMI au sein de la communauté scientifique et médicale.
Même si elle a plus de 40 ans, elle est encore utilisée aujourd’hui dans la plupart des études cliniques pour catégoriser ces manifestations en quatre dimensions : cognitive, affective, paranormale et transcendantale. Les 16 questions de cette échelle s’attardent sur un aspect spécifique de l’expérience vécue par le patient (exemple : « le temps semblait-il accélérer ou ralentir ? ») chacune associée à un score numérique situé entre 0 et 2. Une expérience obtenant un score supérieur à sept est ainsi considérée comme une EMI avérée.
Comme expliqué en introduction, la prévalence du phénomène surprend par son ampleur. Selon cette étude de Jeffrey Long datant de 2014 : « Les expériences de mort imminente (EMI) sont rapportées par environ 17 % de ceux qui frôlent la mort ». Selon l’ouvrage The Handbook of Near-Death Experiences, en 2005, 95 % des cultures du monde relataient avoir déjà eu affaire à des EMI.
Les EMI sont aussi déconcertantes par leur caractère universel. Cette invariance structurale transcendant les particularismes socioculturels pose un défi considérable aux hypothèses constructivistes qui tendraient à réduire ces expériences à de simples élaborations narratives influencées par les représentations collectives dominantes. Depuis les années 1990, de nombreuses études nous offrent à cet égard un corpus de données particulièrement parlant.
Les travaux comparatifs d’Ornella Corazza, qui a analysé des témoignages d’EMI au Japon et en Italie dans son ouvrage Near-Death Experiences: Exploring the Mind-Body Connection (2008), montre qu’il existe une homogénéité structurelle frappante, malgré des différences dans les systèmes de croyances des deux populations étudiées. Le shintoïsme et le bouddhisme zen japonais, avec leur conception cyclique du temps et leur cosmologie dépourvue de dualisme paradis/enfer, devraient théoriquement engendrer des récits d’EMI radicalement distincts de ceux recueillis dans l’Italie catholique.
Or, au-delà des variations superficielles ; rencontres avec des bodhisattvas plutôt qu’avec des figures christiques, paysages évoquant les estampes traditionnelles plutôt que l’iconographie occidentale ; le squelette de l’expérience reste le même : sentiment de paix intense, expérience extracorporelle, passage dans un tunnel, vision d’une lumière vive, etc.
Cette stabilité morphologique s’observe également dans les témoignages recueillis auprès des populations indigènes d’Amérique du Sud par l’anthropologue Greg Shushan. Ses analyses comparatives, publiées dans Conceptions of the Afterlife in Early Civilizations (2009), démontrent la présence de ces mêmes motifs dans des contextes socioculturels n’ayant jamais été exposés aux récits médiatisés d’EMI occidentales.
Même si on remonte un peu plus dans le temps, les récits de voyages dans l’au-delà consignés dans les manuscrits du XIIᵉ siècle présentaient déjà cette structure narrative caractéristique, alors même que les conditions médicales et les techniques de réanimation que l’on connaît aujourd’hui n’existaient évidemment pas. À l’heure actuelle, il n’existe aucune expérience médico-psychologique aussi cohérente et transhistorique dans son contenu.
Outre l’aspect purement médical, il est plutôt fréquent de lire également des témoignages d’usagers de substances psychotropes témoigner d’expériences qui pourraient se rapprocher d’EMI. En particulier, certaines substances des classes des psychédéliques et des dissociatifs (comme la DMT, la kétamine, la dextrométhorphane, ou encore la phencyclidine) sont souvent associées à ces récits. Toutefois, il reste important les distinguer des EMI qui surviennent dans un contexte de danger de mort réel, puisque dans le cas d’une consommation de produits de ce type, les effets sont induits pharmacologiquement.
Le cerveau humain, cette machine miniature abritant 86 milliards de neurones interconnectés par quelque 100 000 milliards de synapses, recèle-t-il les clés de ce mystère ? Les neurosciences contemporaines proposent plusieurs hypothèses, chacune éclairant une facette des EMI sans parvenir à l’expliquer entièrement.
La neurobiologie de l’indicible : quand la science analyse l’au-delà
L’hypothèse de l’hypoxie cérébrale s’est premièrement imposée comme l’explication privilégiée, principalement dans les années 1970 et 1980. La privation d’oxygène entraînerait une série de dysfonctionnements neuronaux expliquant tant la vision tunnel que les sensations de flottement et d’euphorie.
Les travaux pionniers de Susan Blackmore, exposés dans son ouvrage magistral Dying to Live (1993), proposaient une hypothèse neurophysiologique particulièrement séduisante ; au premier abord ; concernant la perception du tunnel. Selon la psychologue britannique, cette vision résulterait d’une inhibition des neurones du cortex visuel. Si vous imaginez votre vision comme une cible de tir à l’arc : lorsque le cerveau manque d’oxygène, c’est d’abord la périphérie (les anneaux extérieurs) qui cesse de fonctionner, tandis que le centre reste actif plus longtemps. Cette extinction progressive, de l’extérieur vers l’intérieur, créerait naturellement la sensation de regarder à travers un tunnel qui se rétrécit.
Blackmore s’est appuyée sur des observations similaires chez les pilotes de chasse qui, soumis à des forces g importantes, voient leur champ de vision se réduire exactement de cette façon avant parfois de perdre connaissance. Cette explication rationnelle ne rend toutefois pas compte de la richesse émotionnelle et de l’intensité des visions souvent décrites au bout de ce passage, éléments qui ne peuvent être réduits à une simple défaillance visuelle.
La théorie de Blackmore s’est de plus heurtée à des recherches menées par Sam Parnia à l’Université de New York qui ont documenté des EMI survenant chez des patients dont la saturation en oxygène demeurait parfaitement normale. Une hpoxie assez sévère pour provoquer ce type de vision engendre normalement confusion, agitation et désorganisation de la pensée aux antipodes de la lucidité rapportée par les témoins d’EMI.
Lorsque le cerveau agonise et se trouve face à une situation de stress extrême, notre organisme libère un cocktail de substances psychoactives endogènes. Les endorphines, ces opioïdes naturels, pourraient expliquer l’analgésie et l’euphorie ressenties lors d’une EMI. La sérotonine, neurotransmetteur impliqué dans les états mystiques et les expériences psychédéliques, voit aussi sa concentration modifiée lors des états de crise.
Mais là encore, cette explication, bien que plausible pour rationaliser certains aspects (sentiment de bien-être, altération de la perception) ne parvient pas à élucider la complexité des récits, des perceptions extracorporelles détaillées ou des rencontres avec d’autres entités souvent rapportées.
Une découverte particulièrement disruptive a ébranlé la conception traditionnelle de la mort cérébrale et pourrait apporter un éclairage sur le substrat neuronal des EMI. En 2023, une équipe de neuroscientifiques de l’Université du Michigan a publié dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences les résultats d’expérimentations menées sur des rats de laboratoire en arrêt cardiaque provoqué.
Contrairement au paradigme classique qui postulait une extinction progressive et uniforme de l’activité cérébrale après l’arrêt de la circulation sanguine, leurs enregistrements électroencéphalographiques à haute résolution ont révélé une singularité : l’activité cérébrale augmentait dans les bandes de fréquence gamma (30-100 Hz) persistent jusqu’à 30 secondes après l’asystolie complète (absence totale d’activité électrique dans le cœur). Le plus étrange, c’est que ces ondes gamma sont habituellement associées aux états de conscience élevée, à l’intégration perceptive complexe et aux fonctions cognitives supérieures.
Des observations concordantes, quoique encore préliminaires, ont été rapportées chez l’humain. L’étude AWARE II (AWAreness during REsuscitation), pilotée encore par Sam Parnia en 2023 à l’Université de New York, a permis l’enregistrement EEG de patients en arrêt cardiaque dans plusieurs centres hospitaliers.
Dans quatre cas documentés, une activité gamma transitoire a été détectée après l’arrêt des fonctions cardio-circulatoires. Chez deux patients ultérieurement réanimés qui ont rapporté une EMI, cette activité gamma était particulièrement intense et prolongée comparativement aux autres cas. Ce qui suggère que ces ondes gamma seraient la « musique » que le cerveau joue pendant qu’une EMI se produit.
Faut-il y voir l’explication neurobiologique de cette hyperréalité si souvent décrite, cette impression que l’expérience vécue aux portes de la mort possède une intensité et une clarté surpassant la conscience ordinaire ? Cette ultime flambée neuronale pourrait-elle engendrer, paradoxalement, un état de conscience plus intégré et plus lucide que notre perception quotidienne, fragmentée par les innombrables stimuli environnementaux ? La réponse ; en l’état actuel de nos connaissances ; est qu’il est plausible que cette activité neuronale joue bien un rôle, mais les zones d’ombre sont encore trop nombreuses pour l’affirmer haut et fort.
Les limites de la science faces aux EMI
Les explications neurobiologiques, aussi poussées soient-elles, se retrouvent toujours face à ce grand mur : comment un cerveau en souffrance, privé d’oxygène et de glucose, pourrait-il générer des expériences subjectives d’une telle cohérence et d’une telle richesse ? Comment expliquer la lucidité extraordinaire rapportée par tant de témoins, alors même que les conditions neurologiques devraient théoriquement produire chaos et désordre cognitif ?
L’énigme s’épaissit encore lorsqu’on considère certains cas documentés d’expériences extracorporelles véridiques. L’exemple le plus troublant reste celui de Pam Reynolds, cette musicienne américaine opérée en 1991 d’un anévrisme cérébral géant. L’intervention, dirigée par le neurochirurgien Robert Spetzler, nécessitait de mettre la patiente en hypothermie profonde et de provoquer un arrêt cardiaque temporaire. Un état connu sous le nom de « standstill », où l’électroencéphalogramme devient complètement plat.
Une fois ramenée à la vie Pam Reynolds fut capable de décrire avec une précision déconcertante les instruments chirurgicaux utilisés et les conversations échangées pendant cette phase critique où son activité cérébrale était théoriquement suspendue. Ce cas, documenté par le cardiologue Michael Sabom, résiste obstinément aux explications conventionnelles. Vincent Lafargue, dans la vidéo ci-dessous, relate le même genre de détails alors qu’il était cliniquement mort après un accident.
De tels témoignages ont conduit certains chercheurs, comme le neuropsychiatre Peter Fenwick ou le cardiologue Pim van Lommel, à envisager des hypothèses d’un autre genre à partir de la fin des années 1990 et au début des années 2000. Et si la conscience n’était pas intégralement réductible à l’activité neurobiologique ? Si elle pouvait, dans certaines conditions limites, se dissocier temporairement du substrat cérébral ? Cette conception « dualiste » ou « non-localiste » de la conscience a longtemps été écartée des cercles scientifiques, mais connaît un regain d’intérêt face aux anomalies persistantes que présentent les EMI.
Dans le cadre du protocole AWARE, Parnia et ses collaborateurs ont élaboré un dispositif expérimental visant à objectiver ces récits de perception extracorporelle. Des tablettes électroniques programmées pour afficher aléatoirement différentes images ; visibles uniquement depuis une position surélevée ; ont été installées près des plafonds de 15 services de réanimation à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Ces images, régulièrement renouvelées, demeuraient totalement invisibles pour le personnel soignant et les patients, sauf pour un hypothétique observateur positionné en hauteur.
Leur objectif : si un patient en arrêt cardiaque, ultérieurement réanimé, parvenait à décrire précisément ces images, ils obtiendraient une validation empirique des perceptions extracorporelles. Sur les 2 060 cas d’arrêts cardiaques survenus pendant l’étude, 140 patients ont survécu, mais seulement 10 ont rapporté des expériences compatibles avec une EMI, et parmi eux, uniquement deux ont décrit une authentique sensation de flottement au-dessus de leur corps.
Cependant, aucun n’a pu identifier les images-tests. Cette absence de résultats positifs n’invalide pas nécessairement le phénomène : la brièveté des expériences, l’orientation potentielle du regard « désincarné » ou les troubles mnésiques post-réanimation pouvant expliquer ces résultats négatifs. Cette expérience souligne surtout l’extrême difficulté méthodologique inhérente à l’étude des EMI.
Les EMI restent donc, en très grande partie, un mystère. Elles nous placent à cette étrange frontière crépusculaire où vacillent nos certitudes les plus établies, confrontant brutalement la rationalité scientifique à ses propres limites. Irréductibles, singulières, ces observations récalcitrantes sont des fissures dans l’édifice de nos connaissances. Mais l’histoire des sciences nous a précisément enseigné cela : les grandes avancées conceptuelles de demain surgissent souvent aux marges des cartographies établies, là où s’accumulent les faits inexpliqués, résistant aux schèmes interprétatifs conventionnels.
Nous nous trouvons dès lors conviés à une forme d’humilité épistémique, non comme renoncement à la rigueur analytique, mais comme reconnaissance des horizons qui circonscrivent nécessairement notre entreprise de connaissance. Entre le réductionnisme naturaliste qui rapatrie hâtivement ces expériences dans le giron du déjà connu et les mystifications spiritualistes qui y projettent leurs certitudes métaphysiques préétablies, se trouve un espace intermédiaire : celui d’une science consciente de sa finitude mais résolument engagée dans l’exploration de ces territoires-limites. L’entreprise scientifique contemporaine, malgré ses progrès fulgurants dans la cartographie du cerveau et le déchiffrement des mécanismes neurocognitifs, bute toujours sur ces questionnements : comment la matière organisée engendre-t-elle l’expérience subjective ? Comment l’agencement de neurones et de potentiels électrochimiques peut-il faire naître ce monde intérieur, l’expérience subjective irréductible du sentir et du se-sentir-sentir ? Les EMI nous invitent peut-être à maintenir cet espace d’interrogation ouvert et nous confrontent, en dernière instance à une autre énigme anthropologique : l’être humain comme créature capable de se représenter sa propre finitude, d’habiter cette frontière incertaine entre l’être et le non-être, et d’en rapporter, parfois, des témoignages qui échappent à la raison.
- De nombreux témoignages rapportent des perceptions étonnamment cohérentes vécues aux portes de la mort, défiant les explications strictement physiologiques.
- Certaines observations scientifiques récentes suggèrent une activité cérébrale intense après l’arrêt cardiaque, mais cela ne suffit pas à expliquer la richesse de ces expériences.
- Ces récits troublants forcent la science à repenser ses limites actuelles face aux mystères de la conscience humaine.
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