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PC-Files : les crop circles : entre art, science et extraterrestres, où est la vérité ?

Soyez les bienvenus dans PC-Files, votre rendez-vous mensuel dédié à la science. Ou plutôt à l’explication de l’irrationnel par la science. Paranormal, occultisme, peurs collectives ou légendes urbaines modernes en tout genre, tous ces phénomènes passeront l’exercice de l’analyse critique. Pour ce second épisode de PC Files, penchons-nous sur un phénomène énigmatique : les crop-circles.

Un matin ordinaire, quelque part dans les plaines anglaises du Wiltshire au beau milieu des années 1970. Un agriculteur découvre, stupéfait, qu’une portion considérable de son champ de blé a été balafré d’une formation géométrique parfaite, invisible depuis le sol, mais révélant toute sa splendeur depuis les airs. Cette curiosité n’était pas isolée ni limitée à l’Angleterre, s’est répandue comme une traînée de poudre à travers le monde : aux États-Unis dès 1964, en Allemagne et en Australie dans les années 1980, au Japon, au Canada, en France et dans plus de 60 pays à partir des années 1990.

Ces « crop circles » ou « cercles de cultures »– motifs géométriques complexes créés par le couchage ordonné de plantes céréalières sans rupture des tiges – sont certainement l’un des phénomènes les plus documentés et controversés des 50 dernières années. Apparaissant principalement dans les champs de blé, d’orge ou de colza, ces formations peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres de diamètre et présenter des motifs d’une précision mathématique extraordinaire. Comment de telles formations peuvent-elles apparaître en l’espace d’une nuit, sans aucun témoin ? Certains y voient l’œuvre de peuplades extraterrestres, d’autres des manifestations surnaturelles ou encore de la simple création artistique. Où se situe la vérité ?

Crop circle
Un crop circle pris en photo depuis les airs à Le Chalet-à-Gobet, en Suisse. © Jabberocky / Wikipédia

Folklore et croyances : les origines mystiques des crop circles

Comme pour notre premier épisode de PC-Files consacré aux fantômes, nous devons légèrement remonter dans le temps pour comprendre les origines de ce phénomène. Car, oui, les crop circles contemporains ne sont pas nés dans les années 1960 ou 1970, mais sont gravés dans un continuum historique dont les racines plongent profondément dans le folklore rural européen.

Dès le XVIIᵉ siècle, les archives britanniques mentionnaient déjà l’apparition de ces formes circulaires dans les champs, alors interprétées à travers le prisme des croyances populaires. L’historien Ronald Hutton, dans son ouvrage The Stations of the Sun (1996), documenta ces manifestations proto-agroglyphiques (formations naturelles ou humaines anciennes) notamment ces fameux « cercles de fées » (fairy rings) auxquels les communautés rurales attribuaient une origine surnaturelle, voire diabolique.

Demonio Ceifador
Une gazette anglaise de 1678 montrant le diable en train de faucher un champ pour tracer un cercle. © Auteur inconnu / Wikipédia

Elles étaient généralement évitées par les paysans, convaincus qu’elles matérialisaient les lieux de danse nocturne des êtres féeriques. On croyait alors que pénétrer dans un cercle de fées ou perturber leur danse pouvait entraîner des malheurs, des maladies, voire la mort.

L’essor des crop circles a eu véritablement lieu au cours des années 1970 dans le sud de l’Angleterre. Une période où ceux-ci ont commencé à se complexifier considérablement d’un point de vue morphologique : tracés au départ comme de simples cercles, ils ont évolué vers des motifs géométriques comprenant des lignes, des triangles et d’autres formes entrelacées. L’intérêt populaire s’est emballé, tout comme celui des médias.

Le mois de septembre 1991 fut un moment charnière dans l’histoire des cercles de culture : deux fermiers anglais, Doug Bower et Dave Chorley, revendiquèrent la paternité de nombreuses formations. Lors d’une démonstration publique organisée pour le journal Today, ils ont démontré comment ils avaient créé ces cercles à l’aide d’instruments rudimentaires pendant près de quinze ans.

Cette confession, recueillie par le journaliste Jim Schnabel dans Round in Circles: Poltergeists, Pranksters, and the Secret History of the Cropwatchers n’a pas pour autant clos le débat, au contraire : elle a stimulé une nouvelle vague de recherches et d’interprétations. Le discours tenu par Bower et Chorley n’a pas convaincu tout le monde, certains arguant que les formations les plus compliquées ne pouvaient pas être l’œuvre de simples farceurs.

Lors de la décennie 1990, les crop circles ont essaimé à travers le monde. Bien que le Wiltshire demeure encore l’épicentre historique (concentrant encore aujourd’hui près de 40 % des cas mondiaux), des formations apparurent en Allemagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis, au Canada, en Australie et jusqu’au Japon. Une véritable mondialisation d’un folklore local, qui s’est transformé en folkore global. 

De plus en plus, des principes mathématiques avancés furent intégrés aux formations : nombres premiers, suite de Fibonacci, fractales, représentations de théorèmes complexes. Tout autant de raisons pour certains de continuer à croire qu’il était impossible que l’être humain était capable de s’acquitter d’une telle tâche.

Le YouTubeur Astronogeek s’est fendu d’une petite expérience il y a quelques années, en créant un crop circle de toute pièce et en invitant des personnes à le visiter. Malgré son origine clairement humaine (voir vidéo-ci dessous) certains des participants conviés pour l’occasion ont affirmé l’inverse. Cette série de trois vidéos est consultable tout au long de l’article et reste l’un des documentaires français les plus sérieux à ce sujet.

Alors, comment dépêtrer le vrai du faux, alors même que l’écrasante majorité des preuves sont sous nos yeux ? Comme il est de coutume dans PC-Files, nous appliquerons ici la méthode scientifique : distinguer les faits observables des interprétations subjectives et analyser les preuves de manière objective.

Approches scientifiques et techniques d’un phénomène liminal

La science face aux crop circles mobilise trois approches complémentaires : biophysique, criminalistique et expérimentale.

La première, l’approche biophysique, s’intéresse aux modifications des plantes elles-mêmes. En 1994, W. C. Levengood, un biophysicien autoproclamé, a fait une découverte étonnante : les tiges de blé dans les crop circles présentent des caractéristiques très différentes des plantes normales. Les nœuds des tiges (ces petits renflements qui segmentent la tige) sont anormalement allongés, parfois plus de deux fois leur taille normale.

Plus étrange encore, il a observé de minuscules trous dans les tiges, comme si la vapeur d’eau contenue dans la plante s’était brusquement évaporée. Face à ces anomalies, Levengood a tenté une expérience simple : il a exposé des plantes normales à des micro-ondes pendant quelques secondes. Résultat ? Des déformations identiques à celles observées dans les crop circles. Une nouvelle piste fut ouverte : les formations pourraient-elles être créées par une forme d’énergie rayonnante plutôt que par une action mécanique ?

En 2000, le physicien Eltjo Haselhoff a poussé cette théorie plus loin. En analysant précisément comment l’élongation des nœuds variait du centre vers la périphérie des cercles, il a calculé que toutes ces formations seraient issues d’une source d’énergie suspendue à environ cinq mètres au-dessus du centre de l’ensemble. Un résultat troublant qui, s’il était confirmé, rendrait l’hypothèse d’une création purement humaine avec planches et cordes plus difficile à soutenir.

Ces théories « énergétiques » ont fait cependant l’objet de critiques sérieuses. Des botanistes ont montré que des déformations similaires pouvaient résulter de phénomènes naturels comme la recherche de lumière par les plantes couchées (phototropisme) ou simplement d’une manipulation adéquate. Aucune des études de Levengood et Haselhoff n’a été validée par des revues scientifiques à comité de lecture rigoureux, et leurs résultats restent donc hautement contestés et non reproductibles.

La controverse reste malgré tout ouverte, car plusieurs laboratoires indépendants ont confirmé la présence d’anomalies électromagnétiques dans les sols sous les crop circles, parfois détectables plus d’un an après leur apparition. Là encore, ces observations restent sujettes à débat, puisqu’elles n’ont toujours pas été reproduites dans des conditions contrôlées.

La deuxième approche, criminalistique, examine les crop circles comme des vraies scènes de crime. Le chercheur Rob Irving a ainsi identifié plusieurs indices révélateurs d’une intervention humaine : des traces d’accès en spirale (présentes dans plus de 80 % des cas étudiés), une compression du sol qui indique la direction dans laquelle les créateurs ont progressé, et de légères imperfections géométriques aux jonctions des segments (typiques d’une conception avec planches et cordes).

L’équipe de Joe Nickell, célèbre enquêteur sceptique du paranormal, est même parvenue à dater précisément les brisures des tiges. établissant ainsi que certaines formations complexes avaient été réalisées en une seule nuit par des équipes de 3 à 8 personnes.

Parallèlement, certains scientifiques ont proposé des explications naturelles. Le météorologue G. Terence Meaden a développé dans les années 1980 la théorie du « plasma vortex » : un tourbillon d’air électriquement chargé qui pourrait créer des cercles dans les cultures.

Cette théorie séduisante ; au premier abord ; se heurte cependant à un obstacle évident : comment expliquer l’apparition de formes géométriques si compliquées, de lignes droites ou de symboles mathématiques par un simple phénomène tourbillonnaire ?  Meaden n’ayant jamais apporté de preuves concrètes pour étayer sa théorie (observations directes ou expériences contrôlées par exemple), la communauté scientifique l’a rejeté en bloc.

Certaines vidéos présentes sur TikTok semblent pourtant reprendre ce concept sérieusement (exemple ci-dessous), mais peinent réellement à convaincre tant il est aujourd’hui aisé de produire des contenus truqués.

@invisible_flying_craft

Crop circle in the making?. .or is it a Hoax? Date, location and Video Source Unknown clip posted :crop_circle_formations

♬ Breaking News Background Music (Basic A)(1001538) – LEOPARD

La troisième approche, expérimentale, a peut-être apporté les éléments les plus décisifs. Un collectif d’artistes baptisé Circlemakers a progressivement perfectionné des techniques permettant de créer des cercles sans laisser de traces évidentes : utilisation de GPS pour représenter les motifs les plus complexes, méthodes spéciales pour coucher les tiges sans les endommager, et techniques pour effacer les traces d’accès.

Ils ont joué un rôle clés dans la démystification des crop circles et ont largement contribué à dissiper fausses idées et théories du complot à ce sujet. Leur site officiel est d’ailleurs très fourni en informations et présente en détail leur démarche artistique, même si le collectif ne semble plus donner de nouvelles depuis quelques années maintenant. Leur livre, The Field Guide: The Art, History and Philosophy of Crop Circle Making, reste encore une référence du domaine.

Toutes ces expérimentations et leurs résultats pointent dans la même direction : les crop circles sont d’origine humaine, même si certaines anomalies biologiques restent difficiles à expliquer complètement. C’est justement cette zone grise entre ce que nous pouvons expliquer et ce qui reste de l’ordre du mystère qui continue de susciter la fascination de certains.

Interprétations et résonances anthropologiques

Malgré les preuves accumulées d’une origine humaine, l’hypothèse extraterrestre, bien que scientifiquement marginalisée, constitue l’une des interprétations les plus persistantes du phénomène. Cette persistance s’explique moins par une résistance aux explications rationnelles que par un besoin anthropologique fondamental : celui de préserver des espaces de mystère dans un monde désenchanté par la techno-science.

On pourrait faire appel aux travaux de l’anthropologue Wiktor Stoczkowski, et notamment les développements dans son ouvrage Des hommes, des dieux et des extraterrestres (1999). Celui-ci analyse comment les récits modernes sur les extraterrestres ; que l’on pourrait relier ici aux crop-circles ; s’inscrivent dans une continuité mythologique et anthropologique.

Selon lui, nos sociétés désacralisées ont remplacé les entités transcendantes traditionnelles (anges, dieux, exprits) par les extraterrestres, tout en conservant leurs attributs essentiels : supériorité technologique, communication énigmatique, préoccupation pour le destin humain. Dans le cas des crop circles, cette interprétation nous apparaît particulièrement pertinente : cette réinvention du sacré à travers la figure des extraterrestres reflète un besoin humain constant de chercher des explications au-delà du cadre strictement matérialiste, tout en l’adaptant aux paradigmes technologiques contemporains.

Pour autant, doit-on juger cette mythologie moderne comme forcément irrationnelle ? Pas nécessairement ; nous pouvons aussi la percevoir comme une adaptation créative de la pensée symbolique aux consensus scientifiques fusionnant le vocabulaire technologique avec des structures narratives profondément ancrées dans l’inconscient collectif.

Même si l’explication artistique humaine a été rejetée par les « croppies » (personnes qui croient en l’origine non humaine de ces formations), elle mérite aussi qu’on s’y attarde. Reprenons l’exemple des Circlesmakers, qui ont transformé les champs en véritables galeries à ciel ouvert, développant une forme d’art environnemental. En refusant initialement de signer leurs œuvres, ces artistes ont créé un espace d’indétermination délibéré où l’œuvre existe indépendamment de son créateur, ce qui nous laisse une certaine autonomie interprétative de leurs œuvres.

Une forme de land art, mais avec une dimension subversive : déjouer les attentes médiatiques, brouiller les frontières entre art et mystère, et détourner les espaces agricoles productivistes en territoires de création éphémère accessibles à tous.

Aujourd’hui, dans le Witshire, une véritable économie parallèle fondée sur les crop circles s’est développée. Visites guidées (15-20 £ par personne), photographie aérienne (300-500 £ par vol) et les agriculteurs, initialement hostiles à ces intrusions, ont développé des systèmes de compensation économiques. Droits d’entrée aux champs, vente directe de produits fermiers aux visiteurs, et même location préventive de parcelles aux artistes en quête de toiles végétales.

Les crop circles sont donc tout cela à la fois et la controverse autour de ceux-ci résulte de la coexistence nécessaire de multiples régimes de vérité dans nos sociétés. La vérité scientifique (mesurable, reproductible, falsifiable) cohabite avec la vérité expérientielle (phénoménologique, subjective, transformative) et la vérité symbolique (interprétative, culturelle, signifiante) sans qu’aucune ne puisse prétendre à la vérité unique : l’exclusivité herméneutique. Une pluralité d’interprétations que l’on ne doit pas concevoir comme un échec ou une limitation dans notre capacité à acquérir, évaluer et utiliser la connaissance. Elle est peut-être même en plein centre de la richesse anthropologique des crop circles : sa capacité à sauvegarder les liminalités créatives, ces zones de transition et d’ambiguïté, essentielles à la production de sens et à la transformation sociale, alors même que notre monde tend naturellement à vouloir les abolir. Et entre nous, si une quelconque civilisation venue des confins de l’espace a vraiment traversé la galaxie juste pour écraser nos céréales, ce serait un peu décevant, non ?

 

  • Les crop circles existent depuis des siècles, mais leur complexité a explosé à partir des années 1970, alimentant mystères et spéculations.
  • Les études scientifiques sur d’éventuelles anomalies physiques restent controversées, et les preuves ont démontré que ces créations sont d’origine humaine.
  • Le Wiltshire en a même fait un business avec visites, vols touristiques et champs monétisés.

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