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Pollution de l’air : les États-Unis sacrifient la santé publique pour assouplir leurs règles

Sous couvert de rigueur scientifique, l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) vient de modifier radicalement sa méthode d’évaluation de la pollution de l’air. Un calcul d’apothicaire qui risque bien de coûter très cher à la santé des citoyens américains.

Imaginons que l’on vous demande de calculer le ratio des calories ingérées lors de votre petit-déjeuner et de celles dépensées lors de votre séance de sport, mais que l’on vous interdise de prendre en compte celles contenues dans vos tartines beurrées. C’est, en substance, la dernière absurdité bureaucratique que vient de nous pondre l’EPA.

Les normes environnementales concernant la qualité de l’air aux États-Unis, bien que plus souples que chez nous, faisaient tout de même l’objet d’un examen visant à calculer le rapport bénéfice-risque des nouvelles contraintes imposées aux industriels. Exactement comme on le ferait avec une balance, l’EPA plaçait sur le premier plateau le coût brut pour les entreprises (achat de filtres pour une usine, modernisation des infrastructures, etc.). Sur le second plateau, elle déposait la « valeur monétaire » de la santé publique : les économies réalisées grâce à la baisse des hospitalisations, le maintien de la productivité des travailleurs et, plus froidement, le prix des vies humaines épargnées par la réduction des substances toxiques présentes dans l’air.

Mais selon des documents internes révélés par le New York Times, l’EPA a décidé de fausser sciemment cette balance. Désormais, les bénéfices sanitaires ne seront plus que « décrits qualitativement », tandis que les coûts pour les entreprises resteront, eux, chiffrés au centime près. En chassant cette variable de l’équation, l’agence sabote ainsi sa propre mission pour devenir un vulgaire greffier des intérêts financiers des plus gros pollueurs du pays.

La tactique de l’autruche : le nouveau visage du laisser-faire industriel

Pour organiser ce petit tour de passe, l’EPA a décidé d’invisibiliser les polluants à partir du moment où ils sont trop onéreux à combattre : c’est le cas de l’ozone (O3), un puissant gaz à effet de serre et des particules fines PM2,5 (diamètre inférieur ou égal à 2,5 microns).

Afin d’y parvenir, l’agence a tout simplement supprimé la valeur monétaire de la vie humaine de ses calculs en neutralisant un indicateur clé des politiques de santé publique : la Valeur d’une Vie Statistique (VVS). C’est un indicateur utilisé en économie qui chiffre combien la collectivité est prête à investir pour éviter un décès prématuré. En France ou aux États-Unis, il permet, par exemple, de justifier l’installation d’une myriade d’infrastructures en prouvant que les vies sauvées grâce à elles rapportent plus à la société que l’investissement initial.

L’EPA, en prétextant que les experts ne s’accordent pas sur le montant exact de cette VVS (qui oscille souvent entre 7 et 10 millions de dollars), a ainsi décrété que cette incertitude pesait trop lourd pour être prise en compte. La ligne est donc rayée du tableau comptable, et elle considère, par défaut, que sauver une vie vaut zéro dollar.

Une attaque frontale contre la santé publique, puisqu’on connaît depuis longtemps le danger que représente l’infiltration des particules fines dans l’organisme (augmentation du risque d’AVC ou d’infarctus, inflammations chroniques, asthme, etc.). En refusant de monétiser ces dégâts, l’administration prétend « rectifier une erreur » de compréhension du public. Pour l’EPA, l’erreur était de laisser croire aux citoyens que l’agence maîtrisait parfaitement l’impact financier de la pollution.

Elle affirme désormais que, puisque ses modèles mathématiques ne sont pas parfaitement fiables pour mettre un prix sur une vie sauvée, il vaut mieux ne plus mettre de prix du tout pour éviter de donner une « fausse impression de certitude ».

Ce qui est en réalité, un sophisme d’un cynisme absolu : l’EPA ne dit pas que la pollution ne tue pas, elle dit qu’elle n’est pas « assez confiante » dans ses calculs pour dire combien cela coûte. Voilà comment rendre gratuite la pollution, sur le papier, en offrant au lobbies un permis de polluer parfaitement légal au nom d’une prétendue rigueur budgétaire.

Un écran de fumée au service exclusif des lobbies

Cette manipulation des tableurs est un véritable séisme pour la régulation, qui fera mécaniquement basculer toutes les décisions en faveur des industriels. Un braquage sanitaire, dont l’EPA est complice, que l’on peut parfaitement imager en prenant l’exemple de sa manière de gérer certains dossiers administratifs importants, comme les turbines à combustion. Ce sont les poumons d’acier de l’industrie lourde, qui recrachent des tonnes de polluants chaque année.

Pour forcer une usine à installer des filtres sur ces machines, l’État doit normalement réaliser une analyse coût-bénéfice équilibrée, comme expliqué précédemment. Avec l’ancienne méthode de calcul, on opposait le coût d’équipement pour l’industriel au gain pour la société, estimé entre 27 et 92 millions de dollars par an.

Ce montant représentait donc tout l’argent que la collectivité n’aurait pas eu à dépenser (financement de traitements ou de places en hôpitaux, compenser la perte de productivité liée aux décès, par exemple). Puisque ces dizaines de millions de dollars de vies sauvées comptaient pour davantage que le prix des filtres, la norme environnementale était logiquement imposée.

Mais avec le nouveau « positionnement » de l’EPA, supprime cette manne d’argent, car il plane une trop grande incertitude au-dessus de ces économies. L’agence rend donc toute instauration d’une nouvelle réglementation environnementale mathématiquement impossible : le coût pour l’entreprise est une charge insupportable, car il n’est plus compensé par rien d’autre que du vide comptable.

Parler ici de dérégulation serait presque trop mou ; c’est une reddition : l’EPA a déposé les armes, tout en mettant un genou à terre face aux industriels. Une forme de négationnisme sanitaire d’État, puisque l’agence efface le crime avant même qu’il ne soit commis. Une aubaine pour les gros pollueurs américains (Vistra Corps, Exxon Mobil, General Electric, ou Cargill, pour ne citer qu’eux), qui n’auront plus qu’à encaisser les dividendes de cette pollution gratuite pendant que les familles et les systèmes de santé absorberont le choc. La « sécurité sociale » américaine, déjà exsangue et incapable de protéger les plus fragiles, s’apprête ainsi à devenir le déversoir financier d’une industrie qui n’assume plus ses dommages collatéraux. Le rêve ultime du néo-libéralisme le plus barbare qui soit vient de se réaliser : laisser la main du marché étrangler les citoyens jusqu’à l’étouffement en toute légalité.

  • L’EPA modifie ses méthodes d’évaluation de la pollution de l’air, réduisant la valeur monétaire des bénéfices sanitaires.
  • Les coûts pour les entreprises sont chiffrés avec précision, tandis que les bénéfices liés à la santé sont décrits qualitativement.
  • Cette dérégulation favorise les intérêts des pollueurs au détriment de la santé publique, rendant la réglementation presque impossible.

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