Nous y voilà ; le seuil de 1,5° C au-dessus des niveaux préindustriels a été franchi à la fin de l’année dernière. Ce qui n’était qu’une prévision maussade est donc devenu une réalité et les perspectives sont encore plus sombres que ce que l’on avait prévu. Une étude publiée le 4 février dans la revue Nature Reviews Earth and Environment vient encore enfoncer le clou : des pays entiers vont disparaître, écrasés sous la chaleur.
Si nous parvenons – et c’est un grand « si » – à limiter le réchauffement global à 2° C, comme prévu par l’accord de Paris, une surface équivalente aux États-Unis deviendra trop chaude pour être habitée, même pour un adulte en bonne santé. L’ajout de seulement 0,5° C à notre température actuelle multipliera par trois les zones de la planète où vivre sera simplement impossible ; zones dans lesquelles l’Homme ne pourra plus s’adapter aux conditions environnementales.
Quand le thermomètre grimpe, l’humanité décline
L’équipe a identifié deux seuils critiques pour caractériser notre capacité à habiter notre propre planète. « Uncompensable heat » et « unsurvivable heat », que l’on pourrait respectivement traduire par « chaleur non compensable » et « chaleur mortelle ».
Pour survivre, l’évolution nous a doté naturellement de plusieurs mécanismes biologiques internes, dont un absolument indispensable : la thermorégulation. C’est grâce à elle que notre organisme évacue la chaleur excédentaire pour maintenir notre température interne autour de 37° C. La transpiration, la vasodilatation et d’autres procédés physiologiques jouent ce rôle de régulateurs thermiques. Mais comme tous les systèmes, la thermorégulation a ses limites.
La chaleur non compensable survient lorsque l’environnement sature les possibilités d’évacuation thermique du corps. Même à l’ombre, même avec une brise, même parfaitement hydraté, le corps accumule inexorablement de la chaleur. La température interne s’élève alors dangereusement. Un phénomène normalement circonscrit aux environnements inhospitaliers : lieux spécifiques comme les fonderies ou lors d’incendies extrêmes. Toutefois, aujourd’hui, nous y faisons tous face lors des canicules oppressantes que nous vivons chaque été.
Tom Matthews, chercheur au King’s College de Londres et principal auteur de l’étude explique : « Le Golfe Persique, la plaine indo-gangétique [NDLR : plaine qui s’étend des contreforts de l’Himalaya au nord jusqu’au golfe du Bengale au sud], et même certaines zones des États-Unis, du Mexique et d’Australie ont déjà franchi ce seuil lors d’épisodes extrêmes, rendant l’extérieur physiologiquement intolérable, même pour des jeunes adultes en parfaite santé ».

Au-delà se profile le seuil dit de chaleur mortelle. À ce stade-là, la température corporelle atteint 42° C en moins de six heures. Les protéines commencent à se dénaturer, les fonctions cellulaires s’effondrent et les organes vitaux cessent de fonctionner normalement.
Dans un monde à +2° C au-dessus des niveaux préindustriels, cette frontière mortelle sera franchie régulièrement dans certaines régions pour les personnes de plus de 60 ans, dont les mécanismes de thermorégulation sont naturellement affaiblis. À +4° C ou +5° C, ces zones de létalité thermique s’étendront, n’épargnant aucune classe d’âge.
Les territoires perdus
Si notre planète devait connaître un réchauffement de 2° C, 35 % des terres émergées basculeraient au-delà du seuil d’habitabilité pour les personnes de plus de 60 ans, contre 21 % dans notre monde actuel déjà fortement réchauffé. Une superficie équivalente à celle des États-Unis.
L’équateur devient l’épicentre de ce que l’on pourrait appeler une onde d’inhabitabilité qui se propagera vers les pôles à mesure que le mercure grimpe. À +4° C, l’expansion des zones létales engloutira 40 % des terres, bannissant même les organismes les plus résistants. Les seuls refuges restants seront les hautes latitudes boréales et australes, ainsi que certaines zones d’altitude moyenne aux températures modérées par l’élévation.
La distribution démographique actuelle ne fera qu’empirer le phénomène, puisque les zones tropicales, foyers de chaleur extrême imminente, abritent aujourd’hui 40 % de l’humanité – soit 3,2 milliards d’individus. Ces régions, déjà soumises à des stress hydriques et alimentaires, deviendront de véritables fournaises. Ironie du sort : les populations qui y vivent sont souvent celles qui ont le moins contribué au changement climatique.
Matthews ne laisse aucune ambiguïté quant à cette nouvelle réalité : « Des seuils de chaleur insupportables, jusqu’ici dépassés de manière brève uniquement pour les personnes âgées dans les régions les plus chaudes, apparaîtront même pour les jeunes adultes. Dans ces conditions, une exposition prolongée en extérieur – même à l’ombre, avec une brise forte et bien hydraté – provoquerait vraisemblablement un coup de chaleur mortel ».
L’adaptation : une question de vie ou de mort
Face à ces scénarios, deux trajectoires se dessinent pour l’humanité. La première, : décarboner radicalement nos systèmes énergétiques en accélérant la transition vers les technologies renouvelables et en sanctuarisant les puits de carbone naturels – forêts primaires, tourbières, mangroves – ces infrastructures biologiques qui séquestrent le CO₂ atmosphérique. La seconde : se préparer à un monde où l’extérieur deviendra hostile d’un point de vue thermique.
« À mesure que davantage de régions franchiront les seuils critiques d’habitabilité, garantir aux populations un accès universel et ininterrompu à des environnements climatisés deviendra un impératif catégorique de santé publique », souligne Matthews.
C’est ici toute notre relation à l’espace qui sera changée. Les architectes et urbanistes devront conceptualiser (ou adapter) des villes intégrant couloirs de ventilation naturelle, infrastructures souterraines thermiquement isolées, et réseaux d’espaces publics climatisés accessibles rapidement pour chaque habitant. La notion même d’habitat devra aussi être repensée, comme une forme de membrane protectrice contre un extérieur devenu létal.
Nos rythmes circadiens, nos pratiques professionnelles, nos calendriers scolaires ou nos pratiques agricoles ; absolument tout devra être recalibré pour s’adapter aux nouvelles plages temporelles et spatiales d’habitabilité.
Sans une mobilisation immédiate et une coordination internationale, nous nous dirigeons donc tout droit vers une gigantesque crise. La Terre poursuivra son orbite, mais l’espèce humaine sera contrainte à se concentrer dans les zones climatiquement résilientes et à abandonner des régions entières dans lesquelles elle ne pourra même plus vivre. Cette crise de l’habitabilité n’est plus une menace lointaine et chaque année que nous perdons à retarder la montée des températures ne fait qu’aggraver la situation. La nature est bien faite et Darwin nous l’a appris ; elle se débarrasse des espèces qui ne savent pas s’adapter : les dés sont jetés !
- Le seuil des +1,5° C a été franchi, et une hausse de +2° C rendra des territoires immenses inhabitables, même pour des adultes en bonne santé.
- Les régions tropicales deviendront des zones de chaleur mortelle, où même une hydratation parfaite et l’ombre ne suffiront plus à survivre.
- Sans action immédiate, seule une minorité pourra vivre dans les rares zones encore habitables.
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