L’ère de l’information, où chaque opinion peut être partagée en un clic, s’avère en réalité être aussi celle de la désinformation. Combien de fois êtes-vous tombés sur des échanges virulents sur un réseau social quelconque ou dans une section commentaires, où plusieurs personnes affirmaient haut et fort leur avis sur un sujet x, aussi complexe soit-il ? Changement climatique, énergies renouvelables, voitures électriques ou géopolitique.
D’où vient cette profusion d’experts autoproclamés sur la toile, qu’on ne croise jamais dans la vraie vie ? Cette assurance, bien souvent déconnectée de nos réelles capacités, trouve ses racines dans un phénomène psychologique bien documenté : l’effet Dunning-Kruger.
Le miroir déformant de nos compétences
Imaginez-vous cette scène : vous perdez une partie d’échecs face à un enfant de huit ans sirotant tranquillement son chocolat au lait. C’est exactement ce qu’a vécu l’auteur américain Tom Vanderbilt, auteur du best-seller, Traffic : Pourquoi conduisons-nous comme nous le faisons (et ce que ça dit à notre sujet). Cet échec lui a permis d’évaluer objectivement son niveau par rapport aux autres, comme le permettent les tournois et les classements. Face à une défaite, nous avons un feedback concret.
C’est justement l’absence de ce retour d’information en direct qui tend à piéger de nombreux internautes, et qui les mènent alors à perdre tout ressenti objectif de leurs propres compétences. Ce biais cognitif a été mis en valeur par les psychologues David Dunning et Justin Kruger dans les années 1990 : les individus les moins compétents dans un domaine sont souvent ceux qui surestiment le plus leurs capacités.
En duo, ils ont mené des recherches aboutissant à la théorie de l’effet Dunning-Kruger. Dans les années 1990, Dunning avait observé des étudiants qui s’étaient retrouvés surpris par de bien mauvais résultats à leurs examens. Avant cette épreuve, ceux-ci étaient très confiants et avaient bâclé leurs révisions. Le jour J, ils sont arrivés devant leurs copies, dopés par une confiance injustifiée.
Les deux psychologues ont publié une étude en 1999 dans la revue Journal of Personality and Social Psychology. Lors de cette recherche, ils ont mesuré les compétences et l’auto-évaluation de participants dans des domaines variés (logique, grammaire, humour). Les résultats étaient très limpides : les individus les moins performants avaient largement surestimé leurs capacités par rapport aux autres.
L’effet Dunning-Kruger s’enracine donc parfaitement dans les méandres d’Internet, un terrain particulièrement fertile où nous ne pouvons que très rarement mesurer objectivement nos compétences en les confrontant à la réalité. « Les personnes qui ne sont pas fortes dans un domaine particulier ont tendance à ignorer leurs lacunes », explique Dunning.
L’information est abondante sur le Web, mais elle est très souvent parcourue de manière superficielle, ce qui tend à exacerber davantage ce phénomène. En invisibilisant de manière inconsciente nos lacunes, nous nourrissons parfois une confiance sans fondement réel dans les affirmations ou les jugements que nous pouvons donner en ligne.
L’antidote à la surestimation : se remettre en question
À première vue, on pourrait penser, à tort, que les étudiants que Dunning avait observés étaient simplement des cancres. Toutefois, le psychologue nuance cette réalité, car l’ignorance est une composante clé de la condition humaine. Elle nous concerne tous à un moment donné, sans exception. Il explique : « Cela nous arrive plus tôt qu’on ne le pense » et que « Nous entrons parfois dans notre petit bassin de stupidité sans le réaliser ».
Une solution existe pour limiter ce phénomène : solliciter l’avis d’autrui. « Nos erreurs nous sont invisibles, mais pas forcément aux autres. Confronter ses idées est toujours bénéfique » explique Dunning. Cela peut paraître bête, mais cet état d’esprit est d’autant plus important lorsque nous devons prendre des décisions centrales. Lorsque nous sommes face à un choix crucial (par exemple, un achat immobilier), nous pouvons prendre l’avis d’un expert.
Dunning tempère tout de même ce conseil en indiquant : « Il ne faut pas en abuser non plus, au risque d’être paralysé par l’indécision ». Effectivement, il y a un juste milieu à trouver. « Mais face à une situation nouvelle, il est primordial de se demander : “Qu’est-ce que j’ignore ?” » rappelle-t-il. En effet, cette simple question peut être le point de départ le plus optimal avant de se lancer à corps perdu dans une discussion virtuelle sur le web pendant laquelle nous allons disserter avec aplomb. Un aplomb, qui bien souvent, est complètement biaisé. Bien avant Dunning, un certain Socrate avait déjà écrit cette maxime, que nous devrions tous garder à l’esprit : « Le premier savoir est le savoir de mon ignorance : c’est le début de l’intelligence ». S’il savait à quel point son adage sera devenu plus pertinent à notre époque qu’à la sienne !
- Nous sommes souvent amenés à surestimer nos compétences alors même que nous ne maîtrisons pas certains sujets.
- Ce biais cognitif a été théorisé sous le nom d’effet Dunning-Kruger.
- Pour éviter au maximum cette surestimation, se remettre en question et s’en référer à autrui sont des solutions intéressantes à exploiter.
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Intéressant, instructif. Je me demande toutefois si la culture ambiante ne participe pas, elle aussi, sinon au fait de penser que l’on sait tout, que l’on a forcément raison, du moins à notre décision de nous comporter comme si c’était le cas : le groupe peut accuser de simplicité d’esprit celui qui ose dire “peut-être, je ne sais pas”, et glorifier celui qui proclamera haut et fort, plus haut et plus fort que les autres, sa vérité qu’il tient (ou fait semblant de tenir par conséquent), pour vérité absolue, universelle, ne prêtant le flanc à aucune critique : notre culture occidentale en particulier mais pas que, américaine notamment, de par le fait qu’elle envisage la vie dans tous ses aspects comme régie par des rapports de force perpétuels, peut finir par effectuer une translation de la force vers la vérité : le plus fort aurait toujours raison. Ce qui bien évidement est faux.
Au final, je pense à l’humoriste Gustave Parking et à sa bien belle formule : “Mieux vaut ne rien dire et passer pour un con que de l’ouvrir et ne laisser aucun doute à ce sujet.”
J’avoue avoir du mal à comprendre cet envie d’avoir raison… On peut toujours donner son avis sans vouloir que ça soit une vérité… Je ne dois pas être cablé comme tout le monde car je ne comprends vraiment pas cette nécessité première quand quelqu’un s’exprime d’avoir raison. J’ai plutôt tendance à avoir envie d’écouter l’autre pour apprendre, je dois, sans doute être un mauvais suiveur plutôt qu’un fort leader qui en a…
Il y a des suiveurs plus intelligents donc plus libres que des meneurs forts en gueule, même si ce n’est pas forcément le cas.
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La psychologie nous enseignait (son académisme a-t-il évolué depuis, je l’ignore) qu’il y a par la nature des choses des dominants et des dominés, que cela ne serait ni culturel, ni sociétal, ni politique et je veux bien y souscrire. Mais il ne tient qu’au dominé de ne plus l’être, auquel cas peut-il s’affranchir sans pour autant verser dans la domination ? Tout est là. Je crois que c’est possible, mais à la condition de faire jouer une clause rarement abordée par la psychologie, celle de la dimension éthique, partant, affective.
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Une psy, hors-service, me racontait qu’il s’agissait de faire abstraction de l’affect dans toute relation de thérapie sans quoi le “transfert”, affectif du coup, viendrait parasiter cette relation et la rendre inefficiente. J’ai toujours été convaincu que ce dogme est faux. Rien ne se fait, ne se défait, ne se refait sans l’alliance de l’intelligence et de l’affectif, rien. Aussi, pour ce qui nous concerne ici, à savoir grandes gueules qui veulent (ou faire croire) qu’elles détiennent la vérité et ceux qui s’interrogent plutôt que d’asséner leurs vérités, l’équilibre passera toujours par l’affect, donne essentielle qui éclaire le dominant sur ses responsabilités, sur le respect des autres qu’il lui faut avoir (“plus il te sera donné et plus il te sera demandé”), et le dominé sur le respect qu’il doit avoir de lui-même.
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Dans tous les cas, tenter l’objectivité, et celle que l’on porte sur l’autre, et celle que l’on porte sur soi (l’introspection y aide), et celle que l’on porte sur toute information. Les trois sont liés du reste. Le nombrilisme est un fléau du genre humain, bien davantage que l’ego lequel peut s’avérer aiguillon salvateur de la créativité. Gare au nombrilisme : je ne suis pas le centre du monde, ni moi ni personne d’autre. De là, peut-être, sait-on se mouvoir au sein de la société humaine en n’étant ni dominé ni dominateur. Le respect est-il une forme particulière de l’amour de son prochain ou le pendant humaniste du précepte religieux, je ne le sais toujours pas.