Reportage : au coeur d’une usine de fabrication de têtes de lecture

C’est en Irlande du Nord que le constructeur de disques durs Seagate a décidé d’implanter l’une de ses unités de production, d’où sortent chaque année près de 700 millions de têtes de lecture.

C’est au milieu des terres vertes et rocheuses de l’Irlande du Nord, parsemées de moutons, que la firme américaine spécialisée dans le stockage a décidé d’implanter l’une de ses unités de production en 1993. Située dans le parc industriel de Springtown, lui-même rattaché à la ville de Derry — Sunday Bloody Sunday –, l’usine, que j’ai eu la chance de pouvoir visiter, est spécialisée dans la production des têtes de lecture des disques durs de Seagate.

Alors que, comme pour la plupart des constructeurs, un grand nombre d’usines de la société se trouvent en Asie, il est légitime de se poser des questions quant aux motivations qui ont poussé Seagate à explorer ce territoire peu commun dans le domaine.

Quand politique et business arrivent à s’entendre

Le projet de construction est à l’origine d’une rencontre entre Alan Shugart, père du disque dur et fondateur de la compagnie, et l’homme politique nord-irlandais John Hume, dirigeant à l’époque du parti nationaliste le plus important (le parti social-démocrate et travailliste), qui a entre autres contribué au rétablissement de la paix en Irlande du Nord. Hume, natif de Derry, exposa à Shugart les problèmes économiques rencontrés par sa ville, présentant cette dernière comme un investissement à l’étranger intéressant pour Seagate.

Lorsque Seagate décida de construire une nouvelle unité de production pour ses têtes de lecture, le dossier de Derry s’est ainsi retrouvé sur la table. Bien que certains membres du conseil se montrèrent quelque peu réticents quant à une implantation en Irlande du Nord — au vu des risques de violences –, Shugart l’emporta, et la nouvelle usine trouva sa place à Springtown.

L’usine Seagate de Springtown

Depuis, l’usine de Springtown est devenue la principale unité de production des têtes de lecture de Seagate, tournant 24 heures sur 24, et ne fermant qu’un seul jour par an (Noël). Au vu de sa production de masse, le coût du travail ne se présente pas comme un inconvénient, ce qui la rend aussi intéressante qu’une usine située en Extrême-Orient. Elle héberge par la même occasion un véritable bassin d’expertise dans la fabrication des têtes de lecture, chose qui prendrait énormément de temps à se développer à un autre endroit.

Seules deux usines de Seagate prennent en charge la production des têtes de lecture de la compagnie. L’homologue américain de celle de Springtown se trouve dans la ville de Minneapolis, dans le Minnesota. Toujours est-il que 70% des têtes de lecture Seagate proviennent de l’unité de production de Springtown. C’est l’équivalent de 700 millions de têtes expédiées par an, soit 2 millions par jour. Pour vous donner une idée, cette production est si importante que 20% des têtes de lecture du monde entier ont été conçues au sein de cette usine.

L’emplacement géographique de l’usine constitue aussi un réel avantage, celle-ci se trouvant à mi-chemin entre l’Amérique et l’Asie, les deux continents phares de la compagnie.

Cloud et tablettes dopent le marché

Les demandes de capacités de stockage ne cessent d’augmenter et surtout de se diversifier. L’arrivée des tablettes, la montée en puissance du Cloud et des services qui tournent autour, ainsi que l’émergence des marchés en Asie, font que des compagnies telles que Seagate doivent être capables de s’adapter rapidement au rythme des avancées technologiques. Les performances des disques durs doivent elles aussi aussi suivre la tendance. On compte à ce jour en moyenne 2,5 têtes de lecture par DD, ce nombre pouvant monter jusqu’à 7 sur certains modèles.

C’est pour cela qu’en 2010, Seagate a décidé d’augmenter son investissement en recherche et développement à Springtown. Le pôle qui y est dédié regroupe désormais 85 employés de nationalités différentes, et rend de ce fait l’usine encore plus dynamique et actrice dans l’évolution de la compagnie.

Mais venons-en aux produits fabriqués dans cette usine : les têtes de lecture.

Les dimensions de ces dernières sont de l’ordre du nanomètre (1000 fois plus petites qu’un grain de sable). Pouvant de ce fait difficilement être manipulées une à une, on les retrouve déposées sur des galettes en céramique d’une vingtaine de centimètres de diamètre. Chaque galette comporte 70 000 têtes.

Sur cette galette de céramique : 70 000 têtes de lecture

Le processus de fabrication d’une tête de lecture recquiert pas moins de 700 étapes, l’ajout de chacun de ses composants étant effectué en toute minutie couche par couche. Il est à noter que les têtes peuvent différer en fonction du produit final ciblé. De ce fait, le temps de production d’une galette varie entre 50 et 120 jours.

Le disque consulté par une tête de lecture peut atteindre une vitesse de 15 000 tours par minute, et la distance entre ce dernier et la tête est de l’ordre de 40 atomes seulement.

Selon Damien Gallagher, le directeur des procédés industriels qui dirigeait la visite, « la puissance et la précision de ces petites bêtes sont équivalentes à celles d’un Boeing 747 survolant la surface de la Terre à moins d’un centimètre du sol, se déplaçant 800 fois plus vite que la vitesse du son, et capable de compter chaque brin d’herbe ».

La salle blanche de l’usine, où tout se déroule, est presque aussi grande que deux terrains de foot (12 000 m²) et consomme l’équivalent en électricité de près de 4000 foyers. L’environnement de cette dernière est tout le temps contrôlé (des écrans disposés à certains emplacement fournissent des informations sur les différentes variables prises en compte), et l’air y est recyclé et purifié en continu. Elle serait 100 fois plus propre et désinfectée qu’un bloc opératoire.

Les têtes de lecture étant très sensibles à la lumière blanche ainsi qu’aux UV, ceux-ci sont éliminés de la salle par l’application d’un filtre sur les néons qui donne au lieu une couleur jaune.

Le sol de la salle lui-même a été conçu pour protéger les machines et produits des vibrations — même le vrombissement du moteur d’une voiture à l’extérieur de l’usine pourrait avoir des répercutions sur la production.

Un aperçu de la salle blanche

Dans les couloirs dressés par les machines, qui se comptent par dizaines, on aperçoit quelques techniciens, couverts de la tête aux pieds. Le moindre contact entre une galette et une parcelle de peau ou même un cheveu pourrait en effet entraîner la perte de milliers de tête. Dans la salle, seules les machines opèrent, les employés ont quant à eux pour mission de s’assurer de la qualité des galettes en effectuant des contrôles entre les différentes étapes.

Un technicien manipulant une galette

On retrouve de temps à autre des écrans sur lesquels on peut visualiser en temps réel l’allure des têtes à l’aide des caméras placées dans les machines.

La conception des têtes fait appel à l’usage de techniques nécessitant près de 50 éléments du tableau périodique, qui sont exploités pour leurs propriétés chimiques.

Entre chaque étape de fabrication et à la fin du processus, chaque galette est déposée dans une boîte noire, spécialement conçue pour conserver les têtes intactes.

Chacune de ces boîtes contient une galette

Une fois les galettes finalisées, celles-ci sont expédiées en Asie par avion, dans une usine située en Malaisie ou en Thaïlande, où les têtes seront extraites de leur support puis liées à leur bras. L’intégration dans le produit final (disque dur) sera ensuite effectuée en Chine. La suite, vous — et peut-être bien l’un de vos devices — la connaissez. 😉

Quelques photos en addition à celles exposées dans l’article :


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9 commentaires

  1. super article , ça change un peu de la tendance actuel de ne parle que du mobile de smartphone ..etc seagate est vraiment une vrai success story même si elle est très peu médiatiser , sans oublier aussi que Alain shugart a inventer le Floppy Disk (disquette)

  2. « la puissance et la précision de ces petites bêtes sont équivalentes à celles d’un Boeing 747 survolant la surface de la Terre à moins d’un centimètre du sol, se déplaçant 800 fois plus vite que la vitesse du son, et capable de compter chaque brin d’herbe »

    ça donne une bonne estimation de la technologie !

  3. Bonjour,
    Très intéessant de voir des images de ces usines. Une des raisons qui poussent à choisir l’irlande est aussi sont régime fiscal puisque c’est un paradis justement.
    Toutes les usines Seagate sont situés dans des zones offshore ou duty free.
    Par exemple leur usine de Penang en malaisie. D’ailleurs WD et Intel sont les voisins….

  4. J’ai déjà démonté des disque durs, et la galette ou plateau n’est pas la tête de lecture … Les têtes de lectures ressemblent de très loin mais le principe est le même à celle d’un phonographe .. Les plateaux en aluminium ont une surface magnétosensible. Il y a 2 têtes de lecture par plateau (une de chaque côté). Chaque tête est placées au bout d’un bras qui pivote sur un axe qui provoque le déplacement de la tête dans le rayon du plateau.

  5. Pingback: La crise profite à Seagate

  6. Pingback: Seagate rachète le fabricant de disques durs français LaCie

  7. A Sylvain : l’usine n’est pas située en Republique d’Irlande, mais en Irlande du Nord ou Ulster, qui est un territoire du Royaume Uni. Il ne présente pas les caractéristiques d’un paradis fiscal comme L’Irlande où se trouvent en effet Intel, HP et plein d’autres sociétés américaines. S’implanter à Derry, en pleine zone de trouble dans les années 90 était vraiment très audacieux et un facteur de moteur économique majeur pour les habitants de cette région très sinistré.

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