Cortical Labs, une start-up australienne, propose à la vente un dispositif alliant tissus neuronaux cultivés en laboratoire et électronique avancée. Pour la modique somme de 35 000 dollars, il est donc possible d’acheter une espèce d’ordinateur biologique, un cerveau en boîte déjà capable de s’acquitter de quelques tâches assez impressionnantes. Pourquoi faire ? Créer une forme d’intelligence artificielle plus efficace et durable, appelée « intelligence biologique synthétique » (SBI). Vous avez dit dystopique ?
Des neurones en cage
Voilà six ans que Cortical Labs est sur le coup : baptisé CL1, cet ordinateur utilise littéralement des neurones humains comme unité de traitement. Des cellules vivantes, et non des composants électroniques traditionnels comme c’est le cas pour un ordinateur classique ; le CL1 est donc le tout premier bio-ordinateur commercialisé au monde.
Expliqué de cette façon, cela ressemble à une expérience à la Frankenstein, puisque le CL1 est un hybride, une entité qui se situe à la frontière entre le vivant et l’artificiel. Comment fonctionne-t-il ? Des neurones humains cultivés en laboratoire à partir de cellules souches sont installées sur un support constitué d’une plaque de verre recouverte d’électrodes métalliques planes, formant ce que l’on nomme un « réseau d’électrodes planaires ».
Le réseau comporte précisément 59 électrodes qui forment autant de points de contact avec la culture neuronale. Ces interfaces captent l’activité électrique naturelle des neurones tout en pouvant leur transmettre des signaux externes, créant ainsi une communication constante entre le vivant et la machine.
Des neurones en dehors d’un corps humain, c’est impossible normalement, mais Cortical Labs a conçu un véritable environnement artificiel reproduisant les conditions physiologiques essentielles à leur survie. Le PDG Hon Weng Chong décrit dans son entretien avec Reuters un système qui mime plusieurs fonctions organiques fondamentales.
Des pompes assurent la circulation constante des fluides nutritifs, reproduisant le rôle du cœur. Un système d’évacuation élimine les déchets métaboliques produits par les neurones, tandis que des réservoirs d’alimentation fournissent en continu les nutriments nécessaires. Des unités de filtration jouent le rôle des reins en purifiant l’environnement cellulaire. Enfin, un mélangeur gazeux apporte le dosage requis d’oxygène, de dioxyde de carbone et d’azote, essentiel à la survie neuronale.
Tout ce petit microcosme biologique est dirigé par une interface logicielle propriétaire qui traduit les impulsions électriques neuronales en données exploitables par ordinateur, et inversement.

« Wetware » : quand le vivant devient calculateur
La proposition commerciale de Cortical Labs n’est pas simplement cantonnée à la vente de ses CL1. Elle propose également une formule baptisée « Wetware-as-a-Service », permettant aux clients de louer à distance de la puissance de calcul biologique depuis un centre de données hébergeant ces tissus vivants connectés à des machines.
C’est écrit en gros sur la page d’accueil de son site web, et ce slogan a de quoi mettre mal à l’aise : « Entrez dans la nouvelle ère de l’informatique et déployez votre technologie directement sur des neurones réels, localement avec le CL1, ou de manière distribuée sur le Cortical Cloud ».
L’environnement dans lequel évoluent ces neurones est entièrement virtuel, créé par leur « Système d’Exploitation d’Intelligence Biologique » (biOS). Celui-ci simule un monde et transmet directement aux neurones des informations sur leur environnement. Les réactions neuronales influencent en retour ce monde simulé.
Une version préliminaire du système a déjà démontré sa capacité à jouer au mythique jeu Pong, et la société affirme que le CL1 peut égaler ou dépasser les performances des systèmes d’IA numériques traditionnels. En fouillant un peu sur le site, il est bien sûr impossible de vérifier une telle affirmation, nous la prendrons donc avec des grosses pincettes.
Comparer les IA grand public du marché comme ChatGPT ou Gemini (car on peut supposer que Cortical Labs fait référence à ce genre de chatbot), par exemple, n’a pas réellement de sens. Les chatbots manipulent du texte et de la donnée, tandis que le CL1 tente de simuler un processus d’apprentissage biologique, deux concepts radicalement différents.
Cortical Labs voit déjà grand pour son CL1 : aide à la recherche pharmaceutique et modélisation des maladies notamment, robotique, IA… Impossible de nier que cette fusion entre le vivant et le silicium est une avancée scientifique vertigineuse, mais elle nous place devant un précipice éthique qui l’est tout autant. À partir de quel niveau de complexité un réseau neuronal cultivé pourrait-il développer une forme de conscience ou de sensibilité ? Quelles régulations encadreront son utilisation ? N’oublions pas que la proposition de « Wetware-as-a-Service » transforme littéralement du tissu neuronal humain en ressource informatique. Des innovations, des folies technologiques, nous en avons vu passer, mais Cortical Labs nous confronte à un niveau étourdissant de questionnement sur notre rapport au vivant et les limites que nous choisissons – ou non – de respecter.
- Une start-up australienne commercialise un ordinateur hybride utilisant des cellules neuronales humaines cultivées en laboratoire : le CL1.
- Le dispositif fonctionne en maintenant les neurones dans un environnement artificiel stable, où ils interagissent avec un système informatique capable d’interpréter et de transmettre des signaux électriques.
- Présenté comme une avancée majeure en intelligence artificielle et en recherche scientifique, ce projet soulève d’importantes questions éthiques sur l’utilisation du vivant comme ressource informatique.
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