La décision a été « difficile, mais définitive », a annoncé ce mercredi 4 février le journal The Washington Post, à un tiers de ses salariés. En proie à des difficultés économiques depuis plusieurs années, l’édition du quotidien fondé en 1877 réduit drastiquement ses effectifs et ferme des départements entiers, y compris le sport et l’international, pourtant majeur. Le slogan du journal en prend un coup : « la démocratie meurt dans l’obscurité », empruntée du journaliste Bob Woodward.
Des journalistes, des reporters et des chefs de bureau viennent d’apprendre la nouvelle, avec pour certains un appel du rédacteur en chef Matt Murray, ou par mail de quelques lignes pour les moins disponibles dans l’immédiat. Parmi eux, la correspondante en Ukraine pour le Washington Post, Lizzie Jonhson. De retour sur le terrain depuis janvier, elle comme sa chef de bureau à Kiev, Siobhan O’Grady, ont été licenciées.
« J’adore mon travail. Chaque jour, je risque ma vie pour lui. Et je souhaite ardemment le conserver, pour continuer à raconter des histoires depuis le front d’une guerre qui redessine le paysage mondial. Je pense que les lecteurs du Washington Post seraient d’accord pour dire que la couverture internationale est essentielle » écrivait sur X la reporter avant de mentionner le propriétaire du prestigieux média : « s’il vous plaît, Jeff Bezos ».

Jeff Bezos a racheté le journal en 2013 à la famille Graham, pour la somme de 250 millions de dollars. La dynastie américaine qui possédait le Washington Post avant l’arrivée du milliardaire et fondateur d’Amazon avait elle-même acquis le titre en 1933 lors d’une vente aux enchères. Le quotidien était alors en faillite.
Le Washington Post licencie un tiers de ses effectifs : l’international et le sport en prennent un coup
Au service des sports, Will Hobson prenait le temps après cette annonce surprise pour retracer ses années au journal. Au-delà de l’aspect loisir, la couverture du sport formait un pilier à part du journal, qui révélait lui aussi de grosses affaires qui ont fait l’histoire. « Ce fut une carrière de rêve de 11 ans comme journaliste d’investigation spécialisé dans le sport, faisant trembler les milliardaires (ou du moins les agaçant légèrement, eux et leurs avocats). »
Le journaliste, dont le tweet a été déjà visionné plus de 300 000 fois, mentionnait plusieurs parutions du Washington Post sur des affaires depuis 2016. Entre des affaires de dopage au Super Bowl, le financement des Jeux olympiques ou encore du harcèlement sexuel dans l’équipe de football américain de Washington, Will Hobson voulait se montrer optimiste en déclarant qu’il avait hâte de voir ce que l’avenir lui réservait.
Quelques jours avant l’annonce de cette vague de licenciements, le journal annonçait déjà qu’il allait réduire la voilure sur sa couverture des prochains JO d’hiver à Milan.
Lors de l’annonce de ces suppressions d’emplois, le rédacteur en chef Matt Murray a rappelé les soucis de pertes économiques croissantes récemment abordées pour justifier la plus légère couverture du sport. « Nous avons fonctionné trop longtemps avec une structure trop ancrée dans l’époque où nous étions un journal local quasi monopolistique » déclarait-il, avant d’ajouter : « il nous faut une nouvelle voie à suivre et des fondements plus solides ».
Il est estimé que plus de 300 journalistes sont concernés. Tous ont appris la nouvelle à 08 h 30 à Washington, mercredi 4 février 2026, pour un arrêt sur-le-champ. Leurs accès aux services du journal ont été coupés à 09 h.
I am part of the mass layoffs at the Washington Post.
I am sad and angry. We all want to keep doing the work.
But for now I want to document a reality of being in journalism today. pic.twitter.com/Xzrq6HhiP7
— Sam Fortier (@Sam4TR) February 4, 2026
Dans un communiqué de presse, la direction du Washington Post mentionnait tout de même un but recherché de garder la renommée du journal et fidéliser les lecteurs. « Le Washington Post prend aujourd’hui plusieurs mesures difficiles mais décisives pour son avenir, ce qui équivaut à une restructuration importante de l’ensemble de l’entreprise. Ces mesures visent à consolider notre position et à recentrer nos efforts sur la production d’un journalisme unique qui fait la renommée du Post et, surtout, qui fidélise nos lecteurs. »
Il en reste que, sans ces éléments des rédactions licenciés, le célèbre titre souvent appelé « The Post » ferme les yeux sur l’actualité. Parmi les autres journalistes sur le départ, on note la présence remarquée de la journaliste Caroline O’Donovan, spécialisée dans l’actualité d’Amazon (et qui écrivait récemment sur l’impact des licenciements chez le géant du e-commerce), ainsi que l’ensemble des correspondants et rédacteurs du Washington Post au Moyen-Orient. Le journal ne travaillera plus avec aucun photographe en interne également.
Sont aussi concernés, le rédacteur en chef Asie du Washington Post, avec ses différents chefs de bureau à Berlin (Allemagne), New Delhi (Inde), Sydney (Australie) et au Caire (Égypte) ; les correspondants en Chine, en Iran et en Turquie. Le département consacré aux livres ne continuera pas non plus.
« Le monde se décentralise de minute en minute, tandis que les États-Unis se replient sur eux-mêmes plus que jamais. Il est déprimant, et pourtant révélateur, de notre époque : l’un des journaux les plus importants de l’histoire du pays – un journal qui a véritablement façonné l’histoire des États-Unis – estime que couvrir l’actualité internationale n’a plus aucune utilité. Voilà qui illustre parfaitement où nous en sommes arrivés », écrivait sur X un journaliste basé à Washington et spécialisé sur l’Asie, Evan Feigenbaum.
L’éditeur exécutif du Washington Post défend Jeff Bezos : “nous sommes un business”
Quelques heures après l’annonce de la vague de licenciement, l’ancien rédacteur en chef du journal et actuel éditeur exécutif, Matt Murray, a publié une lettre expliquant sa vision des choses et défendant son patron Jeff Bezos de devoir mener à bien son entreprise, face à ses difficultés économiques. L’homme a aussi mentionné la pression sur les contenus générés par IA, qui ne sont qu’aux débuts de leur ère selon lui.
Chers tous,
Comme nous l’avons indiqué lors de notre diffusion en direct plus tôt, l’entreprise prend aujourd’hui des mesures pour placer The Washington Post sur des bases plus solides et mieux nous positionner dans cette ère de technologies nouvelles et d’évolution des usages des lecteurs.
Ces mesures comprennent d’importantes réductions dans la rédaction, touchant presque tous les services d’information. Dans l’immédiat, nous nous concentrerons sur les domaines qui démontrent autorité, singularité et impact, et qui trouvent un écho auprès des lecteurs : la politique, les affaires nationales, les personnes, le pouvoir et les tendances ; la sécurité nationale à Washington et à l’étranger ; les forces qui façonnent l’avenir, notamment la science, la santé, la médecine, la technologie, le climat et l’économie ; un journalisme qui donne aux gens les moyens d’agir, des conseils au bien-être ; les enquêtes révélatrices ; ainsi que ce qui capte l’attention dans la culture, en ligne et dans la vie quotidienne.
Nous rencontrerons aujourd’hui et demain les responsables de chaque service pour examiner les conséquences pour leurs équipes.
Les nouvelles d’aujourd’hui sont douloureuses. Ce sont des décisions difficiles. Nous sommes fiers et reconnaissants envers les nombreux collègues précieux dont les talents et la passion ont contribué à The Post au fil des années.
Mais nous les prenons avec une grande clarté d’objectif. Il n’a jamais été aussi urgent de repositionner The Post. Un modèle plus flexible et durable nous aidera à mieux faire face à une volatilité sans précédent, à la concurrence, aux changements technologiques, aux habitudes de consommation de l’information et aux pressions sur les coûts.
Comme vous le savez, nous faisons face à des difficultés financières depuis un certain temps. Elles se sont traduites par plusieurs vagues de réductions de coûts et de départs volontaires, ainsi que par des restrictions périodiques sur d’autres types de dépenses.
Nous avons conclu que la structure de l’entreprise reste trop ancrée dans une autre époque, lorsque nous étions un produit imprimé local dominant. Cette restructuration nous aidera à sécuriser notre avenir au service de notre mission journalistique et à nous apporter de la stabilité pour la suite.
Nous ne sommes pas les seuls à réévaluer notre modèle ou à repenser notre fonctionnement. L’écosystème de l’information, sur les plateformes comme en dehors, évolue radicalement. Les consommateurs d’actualités disposent de plus de variété, de voix, de plateformes et d’options que jamais. Rien qu’au cours des cinq dernières années, de nombreuses startups — et même des individus — ont créé des produits significatifs qui attirent l’attention et ont de l’impact à faible coût.
Les plateformes comme les moteurs de recherche, qui ont façonné l’ère précédente de l’information numérique et qui ont autrefois aidé The Post à prospérer, sont en net déclin. Notre trafic organique issu de la recherche a chuté de près de moitié au cours des trois dernières années. Et nous n’en sommes encore qu’aux débuts des contenus générés par l’IA, qui transforment profondément les expériences et les attentes des utilisateurs.
Nous produisons beaucoup de journalisme de grande qualité dont nous pouvons être fiers. Comme nous en discutons chaque jour lors de la conférence de rédaction, certains de nos meilleurs travaux attirent des lecteurs et génèrent des abonnements et de l’engagement.
Malheureusement, ce n’est pas le cas de tous. Certains domaines, comme la vidéo, n’ont pas suivi l’évolution de la manière dont les consommateurs s’informent. De manière significative, notre volume quotidien d’articles a fortement diminué au cours des cinq dernières années. Et même lorsque nous produisons un excellent travail, nous écrivons trop souvent d’un seul point de vue, pour une seule partie du public.
Si nous voulons prospérer, et pas seulement survivre, nous devons réinventer notre journalisme et notre modèle économique avec une ambition renouvelée. Nous avons déjà pris des mesures importantes — et, dans certains cas, attendues depuis longtemps — vers cette réinvention : création du pôle Print, transformation des flux de travail numériques et intégration d’éditeurs en stratégie d’audience dans chaque service. Les décisions d’aujourd’hui nous mettront en position de trouver et de développer de meilleures façons de relier le journalisme du Post aux consommateurs d’information, selon les modalités qu’ils souhaitent.
À partir de cette base, nous voulons développer ce qui fonctionne, croître avec discipline et intention, expérimenter, mesurer et approfondir ce qui résonne auprès de nos publics.
Nous ne pouvons pas être tout pour tout le monde. Mais nous devons être indispensables là où nous sommes en concurrence. Cela signifie se demander en permanence pourquoi un article est important, à qui il s’adresse et comment il aide les gens à mieux comprendre le monde et à mieux s’y orienter.
Certains d’entre vous m’ont déjà entendu demander comment réduire l’écart entre une partie de ce que nous produisons dans notre rédaction pendant la journée et ce que nous — ainsi que nos enfants, nos familles et nos amis — consommons le soir.
Les décisions d’aujourd’hui visent à répondre à ces questions de manière résolue, afin de réinventer The Washington Post pour cette nouvelle ère. Ce travail est difficile, mais il est essentiel. The Post est une institution nécessaire, et il doit rester pertinent.
Même face aux défis, The Washington Post conserve de grands atouts. Nous disposons d’un vaste vivier de journalistes et de dirigeants talentueux, de normes élevées, d’un solide soutien institutionnel, d’un héritage dont nous sommes fiers et de millions de clients.
Plus important encore, notre objectif central reste inchangé : produire un journalisme captivant et distinctif du plus haut niveau, qui révèle l’actualité, explique le monde avec autorité et équité, donne aux gens le pouvoir de comprendre et les aide à vivre des vies mieux informées.
Matt
Au niveau national, la perte de la couverture sportive des high schools
Suite à la suppression du département des sports au Washington Post, la petite équipe spécialisée dans la couverture sportive des lycées américains publiait un communiqué. Michael Errigo, son rédacteur en chef, déclarait :
Cela met brusquement fin à une longue et fière tradition journalistique : le Post couvrait les sports lycéens locaux depuis plus de 100 ans, retraçant d’innombrables joueurs et équipes dans toute la région de D.C.
Tout ce que nous avons fait était un effort d’équipe. Notre personnel comprenait souvent des étudiants universitaires et de jeunes diplômés, de jeunes journalistes qui travaillaient de longues heures pour assister à autant de matchs que possible et couvrir le plus grand nombre possible d’athlètes méritants, selon ce que le calendrier (et le budget) permettait. Mais notre travail reposait sur la communauté, et rien de ce que nous avons accompli n’aurait été possible sans vous, les lecteurs. Merci à tous ceux qui ont soumis un score, envoyé quelques statistiques, répondu à un appel téléphonique ou fourni des retours (bons comme mauvais) pour un classement du Top 20. Et, bien sûr, merci de nous avoir lus.
Peut-être que la plus grande perte liée à cette décision est la sélection des All-Met, une tradition ancienne que nous considérions comme notre responsabilité première. Rien n’a été plus gratifiant pour notre équipe que de récompenser le travail acharné de centaines d’athlètes locaux.
De nombreux anciens All-Mets ont accompli des choses incroyables, nous rendant fiers, nous et le reste de la région DMV. Leur sélection nous manquera, mais cela ne signifie pas que la région de D.C. cessera de produire de jeunes athlètes remarquables. Nous avons hâte de les encourager.
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