Chaque hiver, lorsque les températures chutent, les eaux de l’océan Austral (notamment dans les mers de Weddell, d’Amundsen, de Bellingshausen et de Ross) gèlent, étendant la banquise antarctique sur des millions de km2 autour du continent. La superficie de la surface glacée du pôle Sud double quasiment, bien que ce cycle naturel ne compense pas la fonte de la calotte continentale sous l’effet du réchauffement climatique. Sauf qu’en août 2024, dans la baie de Breid, dans l’est de l’Antarctique les images captées par les satellites Terra et Aqua de la NASA ont révélé un phénomène hors norme : une immense zone d’eau libre (une polynie) s’était ouverte au milieu de la banquise.
À son extension maximale, ce trou atteignait 89 121 km², soit à peine moins que la superficie du Portugal. En quelques semaines seulement, la concentration de glace dans la baie était passée de 97 % à moins de 25 % : une chute impressionnante que les archives satellitaires, remontant à 1979, n’avaient jamais enregistrée à cette période de l’année. L’apparition de la polynie était restée sans explication jusqu’au 27 septembre 2026, jour de la parution d’une étude dans la revue Geophysical Research Letters, menée par des chercheurs indiens.
Atmosphère et océan : les deux ennemis de la baie de Breid
D’après leurs conclusions, la polynie a été engendrée par deux phénomènes : d’une part, une série de six rivières atmosphériques d’une puissance exceptionnelle survenues entre juillet et août 2024 dans la baie de Breid ; d’autre part, des vagues de chaleur marines qui ont empêché toute reformation de la glace.
Les rivières atmosphériques sont d’immenses couloirs de vapeur d’eau, parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres, qui transportent l’humidité des régions tropicales vers les pôles, comparables à des fleuves suspendus dans l’atmosphère. Selon les auteurs, elles « ont charrié d’immenses quantités d’humidité depuis les basses latitudes vers l’Antarctique, accompagnées d’une circulation de vents soutenue qui a repoussé la banquise vers le pôle. »
Les six rivières documentées par les chercheurs comptent parmi les plus violentes jamais mesurées en Antarctique. Le flux de vapeur d’eau acheminé vers la baie de Breid dépassait en intensité 99 % de tous ceux enregistrés depuis le début des observations, et l’air au-dessus de la zone était 19 °C plus chaud que la moyenne saisonnière. Une chaleur anormale, qui a empêché les précipitations de se transformer en glace solide ; le rayonnement thermique, piégé par l’atmosphère saturée d’humidité, a bloqué le regel de la banquise.
Les mêmes vents qui transportaient ces rivières atmosphériques ont, en soufflant à la surface de l’océan, repoussé les eaux superficielles sur les côtés, créant un vide que les eaux profondes ont comblé en remontant. Un phénomène appelé « transport d’Ekman », qui, dans la baie de Breid, s’est avéré d’autant plus redoutable que ses fonds plongent entre 3 000 et 4 000 mètres. Les masses d’eau qui y circulent en profondeur sont nettement plus chaudes que celles de la surface en plein hiver. La banquise de la baie a ainsi été rongée par le dessous (l’océan) et dissoute à la surface (les rivières atmosphériques).

L’Antarctique pris dans une nouvelle spirale incontrôlable ?
Selon les auteurs, « la formation de polynies pourrait devenir fréquente dans des régions où la banquise est historiquement restée stable [NDLR : au sens où la couverture glacée hivernale y était régulière] ». Les chiffres vont dans leur sens : 2023 détient le triste record de la plus faible étendue de banquise hivernale jamais mesurée, 2024 le deuxième, et les quatre pires années ont toutes été enregistrées depuis 2022. Bien qu’elle ne contribue pas directement à la hausse du niveau des mers, elle fait office de rempart, protégeant les glaciers côtiers continentaux et les plateformes de glaces du contact avec l’océan Austral, qui se réchauffe d’année en année.
Si, effectivement, les polynies tendent à se multiplier dans les années à venir, une nouvelle boucle de rétroaction positive pourrait se mettre en place : une banquise plus fine laisse les eaux libres relâcher davantage de chaleur vers l’atmosphère, réchauffant l’air ambiant et freinant le regel. Retardée, la couverture glacée se reformerait plus tardivement à l’automne, restant plus fine et donc plus vulnérable au rayonnement solaire du printemps suivant, qu’elle ne pourra plus réfléchir efficacement. Un engrenage sans fin et auto-entretenu d’une année sur l’autre, dont les modèles climatiques actuels peinent encore à évaluer l’inertie exacte.
- Un trou de 89 121 km² s’est ouvert dans la banquise de l’Antarctique, détecté par des satellites, sans explication initiale.
- Des chercheurs indiens ont identifié que ce phénomène est dû à des rivières atmosphériques puissantes et à des vagues de chaleur marines.
- La formation de polynies pourrait devenir fréquente, entraînant des conséquences graves pour la banquise et le climat.
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