Depuis les années 1970, 27 missions satellitaires surveillent les calottes du Groenland et de l’Antarctique sous tous les angles : leur épaisseur (CryoSat, Copernicus Sentinel), leur masse gravitationnelle (GRACE) ou encore leur écoulement (Landsat). L’IMBIE (Ice Sheet Mass Balance Inter-comparison Exercise), un programme de recherche porté par l’Agence spatiale européenne et la NASA, vient de rassembler ces données en croisant quarante-deux études indépendantes dans une publication parue le 16 septembre dans la revue Scientific Data.
Si vous vous attendiez à une bonne nouvelle, il faudra repasser plus tard : sur la période 1979-2023, les masses glaciaires de ces deux régions ont perdu 11 309 milliards de tonnes de glace, contribuant à une hausse du niveau des mers de 3,14 cm. Un bilan terrifiant, que les auteurs de l’étude relient à un réchauffement des océans, lui-même provoqué par les perturbations anthropiques et le réchauffement climatique. Des résultats qui s’inscrivent dans la sombre tendance partagée par les plus grandes instances scientifiques ces derniers mois, documentant la régression irréversible de nombreux glaciers, comme ceux des Alpes ou de la plateforme de Ross.
L’engrenage infernal de la fonte polaire en chiffres
Le Groenland, encore à peu près stable dans les années 1970, perdait environ 60 milliards de tonnes de glace par an dans les années 1980. Un rythme qui a stagné la décennie suivante avant de tripler dans les années 2000 pour atteindre 192 milliards de tonnes annuelles, puis culminer à 264 milliards dans les années 2010. C’est d’ailleurs durant cette décennie que, pour la première fois, le territoire a perdu davantage de glace parce qu’elle fondait à sa surface sous l’effet de la chaleur, qu’en raison de ses glaciers qui se déversaient dans l’océan.
L’Antarctique ouest connaît un emballement comparable : de 29 milliards de tonnes par an dans les années 1980, les pertes ont atteint 163 milliards dans les années 2010, soit une multiplication par plus de cinq en 30 ans. Sur la seule période 2020-2023, la quantité de glace que les glaciers ouest-antarctiques ont déversée dans l’océan a encore augmenté de 38 %.
Selon les auteurs, les calottes polaires perdent leur glace par deux dynamiques géophysiques différentes. La première, responsable de 84 % des pertes totales, est provoquée par la course des glaciers vers le littoral ; d’immenses blocs de glace se détachent et tombent dans l’océan, dont la température ne fait qu’augmenter. Un phénomène nommé vêlage, amplifié par la fonte basale (sous la plateforme de glace) qui ronge leur base et accélère encore plus leur dislocation.
La seconde, bien que minoritaire, est d’ordre climatique, mais elle progresse : étant donné qu’il fait plus chaud en surface, la neige fond davantage lors de la période estivale et les chutes de neige hivernales sont dorénavant insuffisantes pour compenser le ruissellement et l’évaporation de l’eau de fonte. Les calottes sont donc rognées de tous bords : par le haut (plus marqué au Groenland), et par le bas (dominant en Antarctique ouest).
L’addition de deux siècles d’arrogance industrielle
Les auteurs de l’étude le rappellent eux-mêmes : les calottes polaires représentent aujourd’hui la plus grande source d’incertitude dans les projections de hausse du niveau des océans. Néanmoins, le dernier rapport du GIEC estime que, dans les scénario où nos émissions de gaz à effet de serre poursuivent leur trajectoire actuelle, celui-ci pourrait s’élever de 0,6 à 1,1 mètre d’ici la fin du siècle.
Si l’on considère les projections intégrant une instabilité rapide des calottes glaciaires, avec un réchauffement de 4,4 °C d’ici 2100, la hausse pourrait même approcher les 2 mètres, menaçant gravement les 267 millions de personnes vivant à moins de deux mètres au-dessus de la mer.
Existe-t-il le moindre espoir que la situation évolue favorablement ? Non, du moins pas à l’échelle d’une vie humaine, principalement en raison de l’inertie climatique et de plusieurs points de bascules (comme l’AMOC, entre autres) qui ont déjà été franchis ou en passe de l’être. Espérer une quelconque amélioration est, scientifiquement, une aberration, et philosophiquement, une notion assez discutable. « L’espoir est le pire des maux, car il prolonge le tourment de l’homme », écrivait Friedrich Nietzsche dans son ouvrage Humain, trop humain. Alors autant admettre que nous léguons sciemment à nos descendants un berceau où il ne fera pas bon vivre.
- Les calottes polaires ont perdu 11 309 milliards de tonnes de glace depuis 1979, entraînant une hausse de 3,14 cm du niveau de la mer.
- La fonte des glaces est exacerbée par le réchauffement climatique, avec une accélération des pertes, notamment dans le Groenland et l’Antarctique.
- Les projections pessimistes estiment une élévation du niveau des mers pouvant atteindre 2 mètres d’ici 2100, menaçant des millions de personnes.
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