Par le passé, certains modèles d’IA ont déjà réussi à faire mieux que des joueurs pros sur certains jeux vidéo ou jeux de société virtuels. Nous pourrions citer AlphaStar et AlphaGo, développés tous deux par Google DeepMind, qui ont respectivement atteint le rang Grandmaster sur StarCraft II en 2019 et battu le champion Lee Sedol au jeu de Go en 2016. OpenAI, aujourd’hui surtout connue du grand public pour ChatGPT, avait également conçu OpenAI Five, une équipe d’IA capable de battre les champions du monde de Dota 2 lors de matchs disputés dans une version simplifiée du jeu.
Ces modèles avaient tous un point en commun : ils ont appris à jouer grâce à l’apprentissage par renforcement et au self-play, en disputant des millions de parties simulées contre eux-mêmes afin d’explorer des stratégies que les humains n’avaient parfois jamais envisagées.
Contrairement à ces trois exemples, la firme Cortical Labs a construit un ordinateur biologique, et non un programme, qui a réussi à se frotter un monument du jeu vidéo : Doom, premier du nom, sorti en 1993. Son nom ? Le CL-1. Si cela vous dit quelque chose, c’est normal : nous vous en avions déjà parlé l’an dernier dans cet article, car la firme australienne propose déjà de louer à distance la puissance de calcul de cette étrange machine biologique.
CL-1 : des neurones humains face aux démons de Doom
Le fonctionnement du CL-1 repose sur une interface physique qui sert de pont entre l’électronique et la biologie. Les quelque 200 000 neurones qui le composent sont cultivés sur une grille de micro-électrodes (Micro-Electrode Arrays), qui sert à la fois de périphérique d’entrée et de sortie. C’est un processeur biologique qui utilise la plasticité synaptique pour apprendre et s’adapter en temps réel à son environnement.
Pour que ces cellules puissent « voir » l’environnement de Doom, le jeu convertit les informations visuelles en stimulations électriques localisées sur cette grille. Par exemple, lorsqu’une menace surgit sur la gauche de l’écran, une impulsion est envoyée vers la partie gauche du réseau d’électrodes pour qu’elles réagissent.
Ces stimulations déclenchent alors l’activité des neurones, qui émettent à leur tour des impulsions électriques. Cette activité est ensuite captée par les électrodes, traduite en commandes par l’ordinateur et renvoyée vers le jeu, ce qui permet au CL-1 d’interagir avec l’environnement du jeu.
Ces neurones n’ont aucune conscience de ce qu’ils font et Doom n’existe pas : le jeu se résume pour eux à une succession de stimuli bioélectriques auxquels ils réagissent en ajustant progressivement leurs connexions synaptiques. Ils ne jouent pas au sens humain du terme, mais s’auto-organisent en fonction des signaux que leur envoie la machine.
Le CL-1 a appris à jouer en à peine une semaine grâce à l’intervention d’un développeur indépendant, Sean Cole, qui n’avait pourtant aucune formation en neurobiologie. C’est à lui qu’est revenue la tâche de construire l’interface logicielle permettant de relier le jeu à l’ordinateur. Il y est parvenu en écrivant le programme en Python, un langage désormais utilisé par la plateforme de Cortical Labs pour développer des applications qui peuvent contrôler le CL-1.
Si le CL-1 peut jouer plus ou moins correctement au jeu, il n’y excelle pas pour autant : ses comportements sont erratiques et il perd d’ailleurs une grande partie de ses parties. Pour Brett Kagan, directeur scientifique de Cortical Labs, ce n’est pas le plus important ; il explique que ce projet « fut une étape majeure, car elle a démontré un apprentissage adaptatif, en temps réel et dirigé vers un but ». L’entreprise ne cherchait pas à ce que leur machine aille taper des gros scores, mais à démontrer qu’un réseau neuronal biologique pouvait apprendre à survivre dans un univers hostile comme celui de Doom.
Un coup de com’ à l’éthique floue
Si Cortical Labs a choisi Doom comme benchmark pour son CL-1, c’est aussi parce que le jeu est devenu au fil des années une espèce de test officieux dans la culture tech et gaming. Depuis la publication de son code source, des développeurs s’amusent à le faire tourner sur des supports invraisemblables : calculatrices scolaires, montres connectées, distributeurs de billets, Touch Bar des anciens MacBook Pro et même sur… un panneau de commande d’un tracteur de la marque John Deere.
L’entreprise australienne s’offre ainsi un coup de pub très réussi, même s’il est difficile de rester de marbre devant « l’exploit » du CL-1. En aucun cas les représentants de la firme n’abordent, que ce soit sur leur site internet ou dans leurs communiqués, la dimension éthique de leur projet.
Quelques précisions s’imposent tout de même, ne serait-ce que pour cadrer le débat correctement : les neurones du CL-1 ne sont pas prélevés sur des cerveaux humains mais sont issus de cellules souches pluripotentes induites cultivées en laboratoire puis différenciées en neurones selon des protocoles biomédicaux standardisés et encadrés légalement. Les lignes cellulaires utilisées dans ce type de recherche proviennent généralement de biobanques, avec consentement des donneurs et validation de comités d’éthique. Il n’y a donc rien d’opaque là-dedans, en théorie.
Quant à la question de la conscience ou de la sensibilité des organoïdes cérébraux comme celui qui équipe le CL-1, l’état actuel de la recherche est assez clair : quelques centaines de milliers de neurones, dépourvus d’organisation cérébrale structurée, ne réunissent pas les conditions minimales d’une expérience subjective. En aucun cas cet amas cellulaire n’a conscience d’exister ou de faire quoi que ce soit.
Les vraies questions éthiques sont à chercher ailleurs, et elles sont légitimes : qu’implique réellement, sur le plan des usages et de la régulation, l’intégration de tissu neuronal humain dans un système informatique susceptible d’être déployé commercialement ? À partir de quel moment un objet comme le CL-1 devrait-il faire l’objet d’un nouveau cadre législatif ? Cortical Labs a visiblement décidé de faire fi de ces questionnements ; et c’est commercialement justifiable. Voir un ordinateur biologique dérouiller des hordes de démons virtuels, c’est toujours plus vendeur et photogénique que de lancer un débat sur les implications éthiques d’une telle avancée. Une stratégie finalement assez classique, vue et revue dans le monde de la tech : occuper le terrain le plus rapidement possible, avant que le législateur ne s’en empare.
- Cortical Labs a développé le CL-1, un ordinateur biologique composé de 200 000 neurones humains cultivés, capable d’apprendre à jouer à Doom.
- Contrairement aux IA traditionnelles, le CL-1 utilise des neurones pour interagir avec le jeu via des stimulations électriques sur une grille d’électrodes.
- Bien que le CL-1 montre un apprentissage adaptatif, des questions éthiques subsistent sur l’utilisation de tissus neuronaux dans des systèmes commerciaux.
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