Tinder, Badoo, Bumble, OkCupid ou Hinge : toutes ces apps de rencontre partagent peu ou prou le même fonctionnement pour signaler qu’un profil nous plaisait. Il faut « swiper » vers la droite, en espérant que l’algorithme soit de bonne humeur pour vous mettre en lien. Un rituel quasi pavlovien, conçu pour rendre la séduction virtuelle addictive, particulièrement du côté masculin. Une « gamification » des rencontres qui a visiblement atteint ses limites pour Bumble, qui perd ses utilisateurs payants à grande vitesse : au premier trimestre 2026, leur nombre a chuté d’environ 21 % pour tomber à 3,2 millions, contre 4 millions l’année précédente selon TechCrunch.
Sa PDG, Whitney Wolfe Herd, technolâtre assumée de l’IA, a donc décidé qu’il était nécessaire de retourner la table pour que son app reprenne des couleurs. « Nous allons dire au revoir au swipe et bonjour à quelque chose que je crois révolutionnaire pour cette catégorie », a-t-elle déclaré auprès du média Axios. Le « quelque chose » auquel Whitney Wolfe Herd fait allusion, nous vous le donnons en mille : un assistant IA nommé Bee, chargé de trouver l’amour à votre place.
Bee : le Cupidon algorithmique
Whitney Wolfe Herd est une inconditionnelle de l’IA : en 2024 déjà, elle avait fait savoir qu’elle envisageait de diriger son entreprise vers une forme de « dating passif ». Avant même que les utilisateurs ne rentrent en contact, elle imaginait que deux alter-ego IA d’eux-mêmes puissent mâcher le travail en vérifiant leur compatibilité. De nombreuses critiques ont immédiatement hurlé à la dystopie, en comparant cette idée à l’épisode Hang the DJ de la série Black Mirror.
Bee est une déclinaison plus présentable de ce concept, débarrassée de ce qu’elle avait de franchement anxiogène, même si la logique de fond reste identique, puisqu’il s’agit de laisser une machine décider qui mérite votre attention.
Concrètement, Bee fonctionne comme n’importe quel autre agent conversationnel : l’utilisateur pourra se présenter, lui décrire ses intentions, ses valeurs et ce qu’il cherche réellement. Il analysera toutes ces données, identifiera des profils compatibles, et notifiera les deux parties en leur expliquant pourquoi ils s’accorderaient bien.
À terme, Bumble envisage même que Bee accompagne l’utilisateur après le premier match, apprenant de chaque rencontre pour affiner indéfiniment la suivante. Une boucle d’optimisation sentimentale dont on imagine mal la sortie.
La fin de l’identité « féministe » de Bumble
Bumble était la seule application de dating à proposer cette fonctionnalité dans le cadre des rencontres hétérosexuelles : seule la femme pouvait envoyer le premier message. Un positionnement qui se voulait « féministe », pour placer les femmes en sécurité face aux avalanches de messages de muffles affamés qu’elles pouvaient recevoir ailleurs. Sauf que le féminisme ne consiste pas réellement à imposer une obligation supplémentaire aux femmes pour compenser le comportement problématique des hommes, c’est même plutôt l’inverse.
Un argument que Bumble retourne aujourd’hui contre son propre fonctionnement, puisque Whitney Wolfe Herd a annoncé la suppression de cette règle. « Nous n’allons pas forcer un genre plutôt qu’un autre à faire quelque chose en premier », a-t-elle déclaré. Elle a ajouté toutefois l’« essence » de cette fonctionnalité ne disparaîtrait pas vraiment, formulation suffisamment creuse pour que chacun y projette ce qu’il souhaite y trouver.
Invoquer l’égalitarisme pour supprimer une règle inégalitaire qu’elle a elle-même inventée et présentée comme progressiste depuis 2014 ? Difficile de ne pas croire alors que cette obligation n’avait rien de féministe, mais tenait davantage proposition de valeur différenciante sur un marché saturé et en perte de vitesse.
Le déploiement de ce « nouveau Bumble » est prévu pour le quatrième trimestre 2026, uniquement dans quelques pays triés sur le volet, sans qu’on en sache plus sur ceux concernés. Un pari risqué qui pourrait bien aliéner les dernières utilisatrices fidèles au concept du « Ladies First », un positionnement commercial qui avait fait son succès.
L’analyse de Presse-citron
Le problème avec ce genre d’annonce comme Bee, c’est que Bumble et sa PDG le présentent quasiment comme une révolution anthropologique. Si nous reprenons les éléments que nous avons sous la main, il s’agit simplement d’un chatbot d’onboarding dont les modalités techniques et les données qu’il collectera n’ont fait l’objet d’aucune explication publique.
Confier sa vie sentimentale à un algorithme opaque en lui faisant confiance sur parole, c’est ce que proposait déjà Bumble (et les autres) depuis son apparition. Les conséquences de l’usage de ces applications peuvent être accablants : une méta-analyse parue dans la revue Computers in Human Behavior fin 2025, synthétisant 23 études menées entre 2007 et 2024 sur plus de 26 000 participants. Elle établissait que les utilisateurs d’applications de rencontre présentent des niveaux plus élevés de dépression, d’anxiété et de solitude que ceux qui n’en utilisent pas.
Par l’introduction d’un niveau supplémentaire d’intermédiation entre l’utilisateur et ses propres désirs avec Bee, qu’est-ce qui nous dit que ce bilan ne pourrait pas s’aggraver ?
- Bumble abandonne sa mécanique de « swipe » au profit d’un assistant IA nommé Bee pour améliorer les correspondances.
- La PDG Whitney Wolfe Herd annonce la fin de la règle « Ladies First », jugée inégalitaire, tout en conservant une certaine essence féministe.
- Le nouveau Bumble sera déployé fin 2026 dans des pays sélectionnés, risquant de perdre ses dernières utilisatrices fidèles.
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