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Casse-tête chez Neuralink

Neuralink veut contrôler les cerveaux, mais sème le doute sur le contrôle de ses troupes. Entre tensions juridique et concurrentielle, son instabilité pourrait lui être fatale, à quelques mois des premiers essais humains.

La licorne neurotechnologique d’Elon Musk, Neuralink, nage en eaux troubles – attaquée de toutes parts. Lancée en 2016, elle est sortie de l’ombre en août 2020 lors d’une conférence diffusée en direct sur ses réseaux. Deux tests grandeur nature ont été présentés sur des animaux, l’un en direct sur un porc, l’autre sur un singe via une vidéo préenregistrée. Depuis, le compte à rebours a commencé avant les essais humains prévus cette année.

Cette mise en lumière, qui n’enlève en rien que la firme souhaite rester privée sur sa situation économique, a toutefois permis de découvrir de nombreux problèmes qui pourraient lui coûter cher. Neuralink, qui cherche à mettre une puce dans le cerveau des gens et à aider les personnes atteintes de paralysie, manque de plus en plus de contrôle sur ses parties prenantes – salariés, investisseurs, scientifiques et juristes.

Enquête de la SEC, avertissement scientifique, ras-le-bol des employés, cofondateur parti chez la concurrence… à peine sorti de l’ombre, Neuralink souffre de plus en plus de maux.

La volte-face de Max Hodak, parti chez le rival de Neuralink

Aux yeux du grand public, les ennuis chez Neuralink ont commencé par le départ, précipité, de Max Hodak. Le cofondateur de Neuralink avait expliqué, plusieurs semaines après son départ, qu’il ne travaillait plus dans l’entreprise laissée aux mains d’Elon Musk. Une volte-face qui posait question. Sur Twitter, il avait mis en avant un internaute qui se disait “pas fan des dirigeants qui partent trop tôt, quittant l’entreprise sans recul sur le marché”. “Pareil”, lui avait rétorqué Max Hodak.

Les hypothèses d’un choix motivé par des raisons de conflits chez Neuralink se sont renforcées trois mois après, lorsque l’entrepreneur rejoignait les rangs de Science Corp, en injectant 47 millions de dollars dans celle qui pourrait rivaliser avec Neuralink. Cette semaine, en enfonçant le clou, Max Hodak a aussi intégré Synchron, le plus gros concurrent de la licorne d’Elon Musk. Dans un billet sur son blog il qualifiait l’approche de l’entreprise comme étant une alternative à celle de Neuralink pour le développement de l’interface homme-machine.

Tout en quittant Neuralink, Max Hodak n’a donc jamais été aussi motivé à travailler dans les neurotechnologies et plus précisément le développement de la BCI (brain-computer interface).

Ras-le-bol des employés, risque de pénurie des cerveaux

Dans un précédent article publié sur Presse-citron, nous rendions compte d’une autre menace importante le temps d’un jeu de mots tout trouvé : Neuralink a besoin de cerveaux, mais les cerveaux n’en peuvent plus. En effet, pour proposer une puce apte à s’intégrer aux cerveaux, Neuralink a besoin d’ingénieurs talentueux. Mais ils sont nombreux à déjà quitter l’entreprise.

Dans un article publié par Fortune, plusieurs actuels et anciens employés évoquaient les conditions de travail, le rythme acharné et le management problématique instauré par Elon Musk en personne. Pression incessante, objectifs intenables, même lorsque les projets avançaient à une vitesse éclair “Elon n’était toujours pas satisfait”, rendaient compte des salariés sous anonymat. On apprenait ainsi que sur huit ingénieurs de talent, au cœur du développement produit, seulement deux étaient restés.

Neuralink, qui a beau évoquer le besoin de recrutement comme d’une chance pour les meilleurs ingénieurs du monde entier, serait peut-être en sous-effectif et ralenti par ses difficultés de recrutement.

La communauté scientifique s’inquiète

Synchron, qui concurrence Neuralink, possède une approche bien différente pour son produit neurotechnologique. Plutôt que de passer par le tissu fragile du cerveau, l’entreprise new-yorkaise a pris le chemin des vaisseaux sanguins. Un choix plus rationnel d’un point de vue sécurité et plébiscité par Max Hodak, le cofondateur de Neuralink qui a rejoint Synchron, pour sa réalisation.

Il disait : “il n’y a qu’environ 3 500 neurochirurgiens aux États-Unis et seulement 150 se spécialisent en neurochirurgie fonctionnelle (formés pour l’intégration de Neuralink ndlr) ; comparez cela à 10 000 praticiens dont 2 500 se spécialisent en neurointervention (formés pour l’approche de Synchron ndlr). L’absence du forage du crâne, l’absence d’anesthésie générale et le “succès” du travail des équipes font écho aux critiques de plus en plus fortes de la communauté scientifique au sujet de Neuralink.

En phase avec le grand public, certains scientifiques s’inquiètent. Pour beaucoup, le débat n’est pas d’évoquer seulement les bienfaits médicaux contre la tétraplégie de la technologie. Mais de parler de l’après, de l’exploitation des cerveaux, des revers en cas de panne. Plusieurs personnalités américaines se sont entretenues avec le média Daily Beast il y a quelques jours.

“Si le but ultime est d’utiliser les données du cerveau dans d’autres systèmes – par exemple, pour conduire des Tesla -, il pourrait y avoir un marché encore bien plus important, bien au-delà de l’aspect thérapeutique”, expliquait ainsi Syd Johnson, professeur de bioéthique à la SUNY Upstate Medical University (État de New York). “Dans ce cas, tous ces patients avec de vrais besoins seraient exploités dans le cadre de travaux risqués qui bénéficieraient à quelqu’un d’autre”, prévient-il.

“Notre cerveau, c’est le dernier bastion de la liberté, le dernier endroit où nous ayons droit à une confidentialité absolue”, ajoutait Nita Farahany, spécialiste des technologies émergentes à l’Université de Duke, en Caroline du Nord. Or, certains aspects des interfaces homme-machine ouvrent la porte à une “exploitation par des corporations, gouvernements, et autres acteurs potentiellement malveillants”, avertissait la chercheuse, passée par l’Université Harvard.

Neuralink conference
En août 2020, Neuralink présente pour la première fois sa technologie © Presse-citron.net

Retard sur les essais humains

Conséquence de l’ensemble de ces problèmes, Neuralink n’arrive pas non plus à tenir son agenda. Un retard estimé à 2 ans sur les plans officiels avancés par l’entreprise. En ligne de mire : ses essais humains. Son concurrent Synchron a déjà obtenu une autorisation fédérale aux États-Unis, ce qui n’est pas le cas de Neuralink.

Malgré tout, la licorne projetait déjà le mois dernier des premiers essais en fin d’année – avec des offres d’emploi à la clé. Au prix d’un semblant de confiance en son produit, la société transpire l’inconscience et le désarroi. Si Elon Musk veut rester concentré en portant des œillères, gare à lui de ne pas en tirer une étroitesse d’esprit sur ce coup. Celui qui mène à un rythme acharné ses ingénieurs risque de soustraire à l’entreprise sa capacité à pivoter en cas de succès de l’approche de Synchron.

Plutôt que les cerveaux, Neuralink met la puce à l’oreille à la SEC

Dans des entretiens à Fortune et des documents gouvernementaux, nous apprenions aussi en ce mois de février que Neuralink était dans le collimateur de la Securities and Exchange Commission (SEC). Les gendarmes boursiers américains étudieraient plus en profondeur l’importance du rôle d’Elon Musk dans les opérations de son entreprise, qui pourrait jouer en sa défaveur.

Le dossier est complexe, mais s’il s’avère que le milliardaire avait sous-estimé sa place chez Neuralink dans des documents juridiques, et pourrait alors en subir les conséquences. À commencer par une requalification de ses contrats de non-divulgation des financements privés de l’entreprise.

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