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C. Hecker (Trade Republic) : “sans changer notre façon d’épargner, il y aura un problème”

Notre conversation avec le cofondateur de l’application de courtage en ligne allemande qui débarque en France ce 26 janvier.

Trading Republic arrive en France ce 26 janvier. L’application mobile, qui rappelle le succès de Robinhood aux États-Unis, veut profiter de l’élan populaire des particuliers vers les services de courtage en ligne. Pour l’un de ses cofondateurs, Christian Hecker, le contexte est d’autant plus opportun que les produits d’épargne traditionnels ont été fortement pénalisés par les taux d’intérêt négatifs en Europe.

Dans notre conversation, l’homme qui songeait par le passé à monter sa propre banque d’investissement est revenu sur les points qui ont permis à Trade Republic de rassembler plus de 150 000 clients à son lancement en Allemagne. À Berlin, lui et son équipe cherchent à partager leur vision sur l’épargne et s’ouvrir à l’ensemble des pays européens. L’occasion d’évoquer le sujet des crypto-monnaies, l’évolution du profil des investisseurs et la prévention autour de ces capitaux à risques.

Trade Republic
© Trade Republic

Presse-citron : Trade Republic vient d’être lancé en France. Pouvez-vous nous présenter l’application ? Quelles sont les différences entre votre application et le modèle plus traditionnel d’un courtier comme Boursorama ou Degiro ?

Christian Hecker : Nous avons voulu nous attaquer au défi de l’épargne et des retraites. En raison de facteurs macroéconomiques tels que l’évolution démographique, les taux d’intérêt négatifs et l’inflation, de nombreuses personnes en Europe cherchent à trouver une voie alternative pour épargner.

L’idée simple de Trade Republic est de rendre les marchés financiers accessibles et abordables pour tous. Nous proposons pour cela une application mobile qui permet d’acheter et de vendre tous les actifs négociés en bourse, comme les actions ou les ETF. Le tout depuis un smartphone où il suffit de quelques clics pour réaliser une opération, sans commission (Trade Republic facture 1 euro de frais par opération d’achat ndlr).

En France, comme en Allemagne, le budget moyen pour l’épargne est de 300 euros par mois. Si vous payez une commission de 10 à 50 euros à chaque opération, investir en bourse devient moins séduisant. Comparé aux opérateurs historiques tels que Boursorama et Fortuneo en France, nous proposons un service plus rapide, plus simple et moins cher.

Nous pouvons ouvrir un compte en dix minutes quand il faut compter cinq jours en moyenne chez un courtier traditionnel. En parallèle, Trade Republic possède sa propre licence bancaire : nous sommes une banque européenne réglementée en Allemagne par la BaFin, c’est pourquoi nous disposons de la même sûreté que toute autre banque.

Presse-citron : Pourquoi était-ce si cher avant ? Et comment Robinhood, votre concurrent américain, peut-il proposer un service sans aucun frais, ni commission ?

Christian Hecker : Les courtiers traditionnels ont émergé il y a plus de 20, voire 30 ans. Ils sont aux prises avec une dette technique importante et ils travaillent avec cinq à dix intermédiaires dans leur processus – qui ne sont pas forcément des intermédiaires numériques – ce qui entraîne un coût élevé pour chaque exécution de transaction. Nous avons un meilleur rapport coût-efficacité que n’importe quelle banque en Europe à l’heure actuelle. Cela nous permet de nous affranchir de commissions pour nos clients.

Pour en venir à Robinhood, l’approche est très différente. Il y a de multiples raisons pour lesquelles ce service de courtage en ligne n’est jamais arrivé en Europe. Comme vous le savez, ils ont annulé leur arrivée au Royaume-Uni tout récemment – et la raison principale concerne la réglementation. L’exécution des transactions en Europe est bien différente de celle des États-Unis.

Presse-citron : Trade Republic est né en 2015, mais son activité a été lancée en 2019. Qu’avez-vous fait pendant ces quatre années ?

Christian Hecker : Nous nous sommes rendus à l’évidence que nous n’allions pas pouvoir proposer un produit novateur en utilisant un service en marque blanche. Alors, nous avons décidé à partir de 2015 de créer notre propre banque en partant de zéro. Ce fut une aventure assez folle que de se lancer là-dedans, à seulement 25 ans.

Nous avons donc passé quatre ans à développer l’infrastructure technique d’un côté, et demander la licence bancaire de l’autre. Nous l’avons obtenue en 2018, elle nous aura pris 18 mois et un dossier de quelques 1500 pages à présenter aux régulateurs. Un travail vraiment difficile, je dois l’admettre.

Presse-citron : Travaillez-vous sur un compte français qui serait basé en France à l’avenir ?

Christian Hecker : Nous avons beaucoup insisté sur le fait que Trade Republic serait un projet européen. Nous voulons servir des clients dans toute l’Europe et nous pensons que le problème mentionné initialement est un problème présent dans n’importe quel pays d’Europe. Cela dit, nous pensons que pour être une société de cette taille, il est important de se limiter à une seule banque. Et elle sera allemande.

Je pense que le concept de banques réglementées localement est un peu dépassé. Dans l’espace européen, nous sommes réglementés de manière unifiée, donc nous fournissons au client français la même sécurité et la même protection des dépôts que les autres banques françaises. Cette sécurité sera présente pour nos autres marchés.

Presse-citron : Ces autres marchés, qui sont-ils ?

Christian Hecker : Nous voulons être présents dans tous les pays européens. Pour le Royaume-Uni, tout reste à voir en fonction du Brexit. Je pense que personne ne sait encore comment cela va se passer pour la suite, mais un potentiel déploiement semble moins intéressant.

Presse-citron : Quid de la rentabilité ?

Christian Hecker : Nous avons l’intention d’être rentables dans les trois à cinq prochaines années.

Presse-citron : En vue des problèmes que vous avez mentionnés autour des taux d’intérêt, quelle est aujourd’hui votre opinion sur l’investissement ? Est-ce la nouvelle et unique voie pour épargner ?

Christian Hecker : En tant que client, vous allez souscrire à un compte d’épargne dans votre banque et vous êtes rémunéré en fonction du taux d’intérêt affiché. En raison des taux d’intérêt négatifs dans la zone euro, le rendement de ces derniers est retombé à zéro. La pertinence de ce placement est donc largement remise en cause avec le contexte économique actuel.

Je suis convaincu par le fait que placer l’épargne sur les marchés financiers est le seul moyen pour sortir du dilemme de l’épargne. Si les gens ne changent pas leur façon d’épargner, nous allons avoir un réel problème dans 20 ans. L’épargne a son avenir sur les marchés financiers et tout le monde peut participer à la croissance économique mondiale. Lorsque l’économie se développe, leur épargne se développe également.

Trade Republic App FR
L’application Trade Republic © Trade Republic

Presse-citron : Après l’Allemagne et l’Autriche, la France est le troisième marché sur lequel Trade Republic s’installe. Pourquoi lui avez-vous donné la priorité ? Quelles sont ses spécificités des Français en matière d’épargne et d’investissement ?

Christian Hecker : La France est le deuxième plus gros marché européen, après l’Allemagne. Il est à l’aube de ce grand changement dans la façon d’épargner, le rendement des produits d’assurance-vie continuent de diminuer avec le temps et les Français cherchent des alternatives.

Presse-citron : Entre le 24 février et le 3 avril, on recensait 150 000 nouveaux investisseurs en France, de 10 à 15 ans plus jeunes que la moyenne. Comment pouvez-vous expliquer cette tendance ? Quel est le profil type de vos clients ?

Christian Hecker : Sans grande surprise, une application mobile de courtage attire principalement les jeunes. Chez Trade Republic, en Allemagne, cela n’a pas été totalement le cas : nous avons des clients de tous les âges. 20 % des utilisateurs de l’application ont plus de 45 ans et utilisent la plateforme de façon active. Plus de 50 % des clients, en revanche, ont acheté leur première action sur Trade Republic. Je pense que la tendance sera similaire en France.

Pour en revenir à votre première question, nous pensons que beaucoup de jeunes ont déjà compris qu’un compte bancaire ne rapporte pas d’intérêts – et que l’assurance-vie n’est pas le bon produit pour eux. Ils ont besoin d’alternatives. La forte correction sur les marchés financiers en mars dernier, au commencement de la crise sanitaire, les a finalement convaincu : les jeunes en ont profité pour franchir le pas et se lancer en bourse.

Presse-citron : Je voudrais revenir sur les spécificités de l’année 2020 en termes de risques en investissement. Entre les taux d’intérêt bas et les sociétés de nouvelles technologies qui ont fait d’importants profits l’année dernière, comment prévenez-vous vos clients des risques et des potentielles pertes liées à leurs investissements ? En particulier pour les novices ?

Christian Hecker : Nous voulons être une plateforme de gestion de patrimoine – une plateforme d’épargne. Nous ne cherchons pas des profils hyper actifs en bourse : nous préférons que nos clients ne fassent que deux ou trois opérations par mois, mais ce, pendant les 20 prochaines années.

Trade Republic ne met pas l’accent sur le fait de trader, mais sur le fait d’épargner. Nous encourageons nos clients à ouvrir un plan d’épargne pour accumuler des fonds au fil du temps. Le but est non pas d’investir sur le marché à court terme, mais investir dans une perspective de croissance à long terme.

Les clients peuvent commencer avec de petits montants, nos frais ne les pénaliseront pas. Nous encourageons chacun à commencer doucement, avec 50 ou peut-être 100 euros. Et puis de tester.

Presse-citron : Combien de personnes travaillent pour le service client français ? 

Christian Hecker : Actuellement, 90 personnes travaillent pour le service client de Trade Republic et huit d’entre elles répondent à la clientèle française. Cela dit, nous sommes encore en train d’augmenter assez drastiquement les effectifs. Il est important que nos clients puissent recevoir une réponse à leur question en moins de 24 heures via notre plateforme.

Presse-citron : Robinhood propose différentes ressources éducatives et la plateforme Coinbase a annoncé qu’elle allait recruter plus d’employés pour améliorer son service client. Quel est votre plan chez Trade Republic pour garantir la sécurité et le soutien de vos utilisateurs ?

Christian Hecker : Nous avons lancé plusieurs fonctionnalités en Allemagne à cet effet. La première se base sur les informations entrées au début pour l’inscription à Trade Republic. Nous vous demandons votre niveau d’expérience en bourse, la fréquence de vos transactions ou encore votre niveau de formation. Si notre application détecte des comportements anormaux et que votre comportement s’écarte du niveau d’expérience que vous aviez mentionné, nous envoyons un avertissement.

En Allemagne, nous avons lancé un podcast journalier qui sert d’initiation aux marché des capitaux. En quelques semaines il s’est placé en numéro 2 des podcasts business sur le classement national. Il permet d’aider à l’éducation autour des marchés financiers – et je peux assez facilement imaginer le lancement d’un programme équivalent en France.

Presse-citron : Au sujet des crypto-monnaies, permettez-moi des vous lire une citation de Vlad Tenev, le CEO de Robinhood. En 2018, alors qu’il venait d’ajouter Bitcoin et Ether sur sa plateforme, il disait : « Nous avons vu de nombreuses personnes entendre parler de nous à travers les crypto-monnaies. Elles ouvraient leur compte et commençaient par la suite à investir dans des actions et des options ». Quel est votre avis sur le sujet ?

Christian Hecker : C’est un sujet délicat. Ces dernières années, le marché des crypto-monnaies a été très volatil et peut-être sous-réglementé. Aujourd’hui, le grand public le perçoit davantage comme une solution d’investissement.

Presse-citron : Les crypto-monnaies seront-elles un actif indispensable pour un néobroker pour attirer de nouveaux utilisateurs ?

Christian Hecker : Oui je pense, surtout à la lumière de l’inflation à laquelle nous sommes confrontés en Europe. Les crypto-monnaies peuvent devenir une valeur refuge pour notre argent. Chez Trade Republic, nous pensons qu’elles pourraient devenir un marché de masse à part entière. Si nous offrions des crypto-monnaies à l’avenir, ce serait pour permettre à nos clients de diversifier leur portefeuille d’investissement, mais nous ne leur proposerions pas tous les jetons numériques comme une entreprise spécialisée pourrait le faire.

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3 commentaires
3 commentaires
  1. Article très intéressant ! Cette interview donne envie de telecharger l’app et d’essayer !
    Pas étonnant que de plus en plus de gens se lancent sur ces applis, l’épargne classique étant tellement désuet…

  2. En Europe, la loi oblige d’informer et de s’assurer que le client comprend l’information à propos d’investissement avant de lui proposer des placements.
    Donc les jeunes investisseurs qui rêvent de bitcoin et de GameStop vont soit ne jamais accéder à ces produits soit perdre leur chemise car pour 10 qui gagnent, il y en a 10000 qui perdent.
    Ceux qui ont initié le raid sur GameStop ont deja empoché leur benefice et ne risque qu’une faible portion du surplus alors que tous ceux qui achètent a $300 vont tout perdre quand ca reviendra a la normale a $10. Meme les hedge funds vont gagner s’ils arrivent a survivre.

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