En mars 1986, cinq frères, Claude, Michel, Gérard, Christian et Yves Guillemot, originaires de Carentoir, dans le Morbihan, fondèrent une petite entreprise d’édition et de distribution de logiciels et de jeux vidéo. À l’origine, ils cherchaient à diversifier l’activité de l’entreprise de leurs parents, qui était spécialisée dans le commerce de produits agricoles. Constatant que les ordinateurs et les jeux vidéo importés d’Angleterre coûtaient très cher en France, ils ont décidé de créer leur propre structure de distribution pour casser les prix, avant de se lancer rapidement dans la création de leurs propres jeux (comme Zombi dès la fin de l’année 1986).
Quarante ans plus tard, la petite structure familiale bretonne est devenue Ubisoft, l’un des plus grands géants mondiaux de l’industrie du divertissement. Rayman, Assassin’s Creed, Far Cry, The Division ou encore la série des Tom Clancy (Rainbow Six, Ghost Recon) : le studio fut à l’origine de sagas légendaires, qui, pour certaines, posèrent des standards dans l’industrie.
Depuis la création de l’entreprise, Claude Guillemot, personnage peu public, était directeur général délégué en charge des opérations et siégeait au conseil d’administration. Aux côtés de ses frères, il contribua à défendre l’indépendance du groupe devant les féroces tentatives de rachats (notamment celle du géant Vivendi entre 2015 et 2018), face auxquelles il a toujours fait bloc. Il est mort vendredi 19 juin, à 69 ans, dans le crash de son propre avion, à la Baule, et le seul passager qui volait à bord à ses côtés est également décédé.
Les circonstances du drame
Vers 17 h 15, Guillemot décolla de l’aéroport de Rennes-Bretagne aux commandes de son Cessna 421, un bimoteur à pistons de fabrication américaine développé à la fin des années 1960, conçu pour les vols d’affaires à courte et moyenne portée. À bord également : Marc Guillet, instructeur de vol professionnel originaire de Bretagne. Ils embarquaient pour un court vol, d’une cinquantaine de minutes à peine pour rejoindre l’aérodrome de La Baule-Escoublac. Guillemot, passionné d’aviation, souhaitait participer à un rassemblement aéronautique qui devait se tenir tout le week-end.
Le Cessna 421 est un avion très fiable, prisé des pilotes privés pour son rayon d’action confortable et sa puissance. Ses deux moteurs Continental GTSIO-520, des blocs de six cylindres à plat turbocompressés, développent chacun 375 chevaux et lui permettent d’atteindre 450 km/h en croisière. Une vitesse importante pour un petit avion de tourisme, mais en contrepartie, il exige de son pilote une gestion moteur complexe et une vigilance extrême en phase d’approche.
Bien plus lourd qu’un monomoteur, son comportement à l’approche d’une piste pardonne bien moins les écarts de pilotage : vitesse, axe, roulis, et puissance doivent être parfaitement gérés par le pilote jusqu’au toucher des roues.
C’est à ce moment-là que l’avion de Claude Guillemot, selon des témoins présents sur place, a viré avant de s’écraser dans un champ situé à quelques centaines de mètres de la piste. Il s’est embrasé immédiatement, et le feu s’est propagé aux champs environnants avant que les pompiers, alertés à 17 h 45, ne parviennent à le maîtriser.
Claude Guillemot et Marc Guillet sont morts sur le coup ; le parquet de Saint-Nazaire a, par la suite, ouvert une enquête pour homicide involontaire, confiée au BEA (Bureau d’Enquêtes et d’Analyses pour la sécurité de l’aviation civile) et à la gendarmerie du transport aérien, afin de déterminer ce qui s’est passé dans les dernières secondes du vol. Pour le moment, les causes exactes du crash restent donc à déterminer.

Un groupe fragilisé qui perd l’un de ses piliers
De surcroît, la disparition de Claude Guillemot intervient à un moment très délicat pour Ubisoft, qui traverse depuis plusieurs années une crise intense. L’exercice 2025 a été très compliqué financièrement, et l’entreprise a décidé début 2026 d’organiser l’une des restructurations les plus importantes de son histoire, qui s’est accompagnée d’annulations de jeux en pagaille et d’un plan social touchant son siège parisien.
Depuis 2019-2020, la popularité de l’entreprise et de ses titres se sont effondrés : la « formule Ubi » ne prend plus. Le public s’est lassé de la répétitivité de ses jeux en monde ouvert, qui ne sont plus que de vagues copier-coller d’une licence à l’autre. Des titres qui ont perdu leur âme et leur unicité : quêtes génériques, scénario paresseux, contenus recyclés depuis 10 ans… la prise de risque ne fait plus partie de l’ADN du studio, sous pression de ses investisseurs institutionnels.
Depuis 2020, des vagues de révélations scandaleuses sur des affaires internes de management toxique et de harcèlement sexuel ont éclaté, déstabilisant violemment l’entreprise et ternissant son image. De cuisants échecs commerciaux l’ont récemment mené à accuser des pertes financières colossales (Star Wars Outlaws, ou Skull and Bones, des jeux restés coincés au milieu du gué créatif), une succession de contre-performances qui ont placé aujourd’hui l’éditeur dans une position de grande vulnérabilité.
Un tableau déjà très sombre et même si Claude Guillemot évoluait en retrait de la direction quotidienne d’Ubisoft, son rôle dans la constellation familiale était d’une grande importance. Il présidait depuis 1997 Guillemot Corporation, une entreprise à part entière, connue pour ses marques Thrustmaster et Hercules, dont les équipements trônent sur les setups de millions de joueurs. Implantée sur trois continents (Canada, Chine, Europe), elle était l’autre face de l’empire Ubisoft, son ossature industrielle sans laquelle l’éditeur n’aurait pas eu les reins assez solides pour traverser quarante ans de hauts et de bas.
Le groupe a réagi en déclarant : « Ubisoft a appris avec une profonde tristesse le décès de Claude Guillemot, cofondateur du groupe et président de Guillemot Corporation, dans un accident. Nos pensées vont à sa famille et à ses proches dans cette épreuve ». Un communiqué sobre, à l’image de l’homme qu’elle a perdu, qui fuyait les projecteurs et la surmédiatisation. Il laisse derrière lui deux entreprises en deuil, ses quatre frères d’armes, des centaines de millions de joueurs qui ont grandi avec ses licences et également le Club de Trente, un club de grands patrons de la région Bretagne qu’il dirigeait depuis 2009. Le jeu vidéo français a perdu l’un de ses pères ; il continuera sans lui, mais sa disparition laissera une place cruellement vide à la table des grands capitaines d’industrie qui ont façonné la tech nationale.
- Claude Guillemot, cofondateur d’Ubisoft, est décédé dans un crash d’avion en Loire-Atlantique à l’âge de 69 ans.
- Il a joué un rôle clé dans la transformation d’Ubisoft en un géant du jeu vidéo, malgré des défis récents pour l’entreprise.
- Sa disparition est un coup dur pour l’industrie, alors qu’Ubisoft traverse une période de crise financière et de restructuration.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.