Des molécules organiques complexes, vieilles de 3,7 milliards d’années et composées de douze atomes de carbone consécutifs, ont été identifiées par le rover Curiosity à la surface de la planète rouge. Cette découverte ne prouve pas l’existence d’une vie martienne passée, mais elle bouscule complètement notre compréhension des conditions biochimiques qui régnaient sur Mars à l’époque où la vie émergeait sur Terre.
L’équipe de recherche qui a publié les résultats de ces analyses le 3 février dans Proceedings of the National Academy of Sciences ne s’y trompe pas. Ces longues chaînes carbonées, les plus importantes jamais détectées sur Mars, sont des éléments essentiels dans notre exploration du passé de notre voisine.
Un passé potentiellement habitable ?
Il faut mesurer pleinement la portée temporelle de cette découverte : ces vestiges moléculaires datent d’une époque où notre propre planète voyait éclore ses premières formes de vie (bactéries, archées, etc.). Alors que sur Terre, ces indices primitifs ont été balayés par l’activité tectonique et l’érosion, Mars a figé cet instant. Le refroidissement précoce de la planète rouge et l’arrêt de sa tectonique des plaques ont permis la préservation de ce trésor biologique.
« Cette étude n’a pas permis de déterminer l’origine de ces molécules organiques sur Mars. Elles pourraient provenir de processus géologiques martiens (réactions chimiques non-biologiques, telles que l’activité hydrothermale), avoir été déposées par des météorites, ou être les résidus organiques d’une ancienne forme de vie martienne », explique Daniel Glavin, scientifique senior au Centre spatial Goddard de la NASA et co-auteur de l’étude.
Pour autant, c’est un cas de conservation extraordinaire : ces molécules organiques ont traversé près de quatre milliards d’années sans être modifiées par les processus géologiques, l’humidité ou la chaleur.
C’est grâce au laboratoire SAM (Sample Analysis at Mars) embarqué sur Curiosity que ces molécules ont été analysées. Équipé d’un dispositif couplant chromatographie en phase gazeuse et spectrométrie de masse, le rover a pu mettre en évidence des similitudes troublantes entre cette longue chaîne d’atomes de carbone avec certains acides gras produits par des organismes vivants terrestres.
Mars : la vie a-t-elle eu une chance ?
Les échantillons proviennent d’anciens lits lacustres qui existaient à l’époque où l’eau liquide existait en abondance à la surface martienne. Un contexte géologique radicalement différent avec la planète que l’on connaît aujourd’hui, un désert glacé aux variations thermiques extrêmes, dont la mince atmosphère interdit toute présence durable d’eau en surface. Aujourd’hui, l’eau martienne est cachée dans les profondeurs de sa croûte.
Existence passée de l’eau, molécules organiques complexes, cela ne vous rappelle rien ? Cela évoque immédiatement les conditions nécessaires à l’émergence de la vie telle que nous la connaissons sur Terre. Si ces deux ingrédients essentiels à la vie terrestre étaient présents, quelle trajectoire a emprunté l’évolution chimique martienne ? A-t-elle bifurqué vers une complexification accrue ou s’est-elle interrompue ?
Les analyses comparatives avec les météorites martiennes et les échantillons rapportés des astéroïdes Bennu et Ryugu par les missions OSIRIS-REx et Hayabusa2 montrent une distribution très homogène des précurseurs biochimiques dans le système solaire primitif. Les acides aminés, les acides carboxyliques et les nucléobases – piliers des protéines et du matériel génétique – semblent avoir été abondamment distribués lors de la formation planétaire.
L’enjeu scientifique s’est donc déplacé : il ne s’agit plus uniquement d’identifier la présence des ingrédients nécessaires à l’apparition du vivant, mais de comprendre pourquoi la chimie prébiotique a emprunté des voies évolutives si divergentes selon les environnements planétaires. Le changement de perspective est immense, il y a à peine 10 ans, nous chassions les ingrédients de la vie, aujourd’hui, nous en traquons les recettes.
Vie ou géologie ?
Les chaînes carbonées identifiées pourraient résulter de trois scénarios différents : des processus géologiques non biologiques comme l’activité hydrothermale, des apports météoritiques ou les vestiges d’une biochimie martienne aujourd’hui disparue. Comment distinguer, à quatre milliards d’années de distance, une molécule née du hasard chimique d’une autre façonnée par un métabolisme primitif ?
Heureusement, une nouvelle génération d’instruments sera là pour nous épauler dans cette autre quête. La future sonde ExoMars (prévue pour 2028) et la mission Mars Sample Return (MSA) mobiliseront des technologies inédites – spectroscopies ultra-résolues, analyses isotopiques hypersensibles – capables de déceler les signatures du vivant dans les minéraux de Mars.
« Mais la question cruciale, la question à un million de dollars, est : la chimie organique nécessaire à l’émergence de la vie, le passage de ces briques chimiques élémentaires à des structures plus complexes comme les protéines et les acides nucléiques cellulaires, a-t-elle jamais eu lieu sur Mars ? », se demande Glavin. Une question qui, au-delà de son intérêt scientifique, nous renvoie à notre propre histoire, celle d’une planète où ce seuil a été franchi et où les premières bribes de vie sont apparues il y a environ 3,8 milliards d’années. C’est peut-être en trouvant la réponse à cette interrogation que nous comprendrons enfin pourquoi nous sommes ici, et surtout, si nous sommes seuls dans le cosmos.
- Des molécules organiques complexes vieilles de 3,7 milliards d’années ont été découvertes par le rover Curiosity, offrant un rare aperçu des conditions chimiques sur l’ancienne Mars.
- Ces chaînes de carbone, préservées dans des sédiments lacustres, pourraient provenir de réactions géologiques, d’un apport météoritique ou d’une chimie biologique disparue.
- Cette découverte relance la recherche sur les origines de la vie en dehors de la Terre et prépare le terrain pour les futures missions d’exploration martienne.
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