Dans les années 1990-2000, les jeux vidéo souffraient d’une bien mauvaise presse et certains cercles « scientifiques » les accusaient de tous les maux : ils rendaient violents ou provoquaient l’isolement, et il fallait les bannir. Une panique morale réductrice qui s’est heureusement calmée, et le discours a aujourd’hui bien changé, à partir du moment où l’on s’est penché sur ce média comme un vrai sujet d’étude.
Malgré ce changement de perspective, une hiérarchie subsiste encore dans l’inconscient collectif : certains jeux de société, comme les échecs ou le Go restent les sanctuaires de la pure intelligence, quand les jeux vidéo sont bloqués au stade du plaisir régressif, quasi-enfantin. Des préjugés qui ont la vie dure, alors même qu’ils sont infondés scientifiquement. Est-ce que pousser des pions sur un plateau est réellement plus éducatif que de mettre à l’épreuve ses compétences dans un univers virtuel ? Affirmer que le premier serait supérieur au second est une simplification, qui ne rend pas justice à certains jeux vidéo, qui poussent parfois notre cerveau dans ses derniers retranchements. L‘un comme l’autre ne sont que les deux faces d’une même pièce : celle d’un cerveau qui ne demande qu’à être stimulé pour ne pas s’atrophier.
Le mirage des jeux classiques
Prenons premièrement l’exemple des échecs, un sport intellectuel que beaucoup attribuent à une panacée qui boosterait nos facultés cognitives. Une illusion, pour le Dr Fernand Gobet, chercheur en sciences cognitives et auteur de l’ouvrage Moves in Mind: The Psychology of Board Games, qui la dissipe sans prendre de gants : « Désolé de vous décevoir, mais la réponse est non », explique-t-il.
Non pas qu’il serait mauvais de jouer aux échecs, ce n’est pas ce qu’affirme le spécialiste. « Il existe une corrélation modérée entre les compétences aux échecs et différents types d’intelligence, précise Gobet, mais cela semble s’expliquer par le fait que les individus plus intelligents ont tendance à être plus attirés par ce type d’activités », continue-t-il. En réalité, on tend à inverser cause et effet : l’intelligence (quelle qu’en soit la définition), dans le cas des échecs, est un prérequis, et non la récompense que l’on gagne en y jouant. Un plateau de jeu n’a jamais fabriqué le génie, mais il lui offre, en revanche, un formidable hébergement en lui offrant un défi à sa hauteur.
C’est ce que les chercheurs appellent l’absence de « transfert de compétences », dans ce cas précis. Maîtriser les plus belles défenses ou attaques de ce sport fera de vous un redoutable tacticien sur 64 cases, mais cela ne vous aidera pas plus à résoudre un problème d’algèbre ou à apprendre une langue étrangère. On devient bon à ce que l’on pratique, un point c’est tout.
Les jeux classiques comme le Go, les échecs ou les dames restent néanmoins excellents pour entraîner nos fonctions exécutives, qui représentent l’ensemble des processus mentaux qui régulent nos comportements. En s’y adonnant régulièrement, nous les musclons : notre inhibition (la capacité à freiner ses impulsions pour ne pas jouer trop vite) progresse, tout comme notre habileté à la planification stratégique (anticiper une succession d’actions). Notre cerveau ne chôme pas, mais il se spécialise dans un circuit fermé, affûtant des outils qui ne lui serviront qu’à l’intérieur de certains cadres stricts, sans que ce savoir-faire ne déborde nécessairement ailleurs.
Les jeux vidéo : la forge de l’adaptation
Tous les jeux que nous avons abordé précédemment sont régis par des règles strictes, peu promptes à être modifiées ; elles sont donc, dans un certain sens, immuables et le cadre ludique est statique. Inversement, les jeux virtuels bombardent le joueurs de variables mouvantes et d’informations asynchrones. Même si leur gameplay obéit, lui aussi, à des règles, il met le joueur face à des situations inédites, qui forcent son cerveau à sortir des sentiers battus de la répétition. Une particularité que le chercheur Kurt Squire (Université de Californie à Irvine) appelle la « pensée latérale » : l’art de résoudre un problème dont les paramètres changent en cours de route.
Bien évidemment, parler du jeu vidéo comme étant un bloc monolithique n’a aujourd’hui aucun sens puisqu’il en existe plusieurs millions. Dans cette immense liste, on en compte évidemment qui n’ont aucun effet positif sur le plan cognitif, et certains (mêmes s’ils sont rares) sont même réputés pour encourager des pratiques toxiques ou dangereuses. Impossible donc, de généraliser, c’est pourquoi nous allons resserrer l’analyse sur quelques titres, qui sollicitent de manière ciblée nos ressources cognitives.
Prenez la célèbre franchise Civilization, par exemple ; des jeux de stratégies du genre 4X (pour eXplore, eXpand, eXploit, eXterminate). Si les échecs ou les dames demandent d’anticiper les coups d’un adversaire sur un terrain immobile, ces jeux nous jettent dans la peau d’un dirigeant devant mener son peuple à son âge d’ôr, depuis l’âge de pierre jusqu’à l’ère futuriste. Dans la boucle de gameplay, il est infiniment plus complexe de prévoir ce qu’il va se dérouler, puisque tout le jeu fonctionne selon des sous-systèmes dynamiques et imbriqués : gestion des ressources et de l’économie, mise en place de politiques d’État, doctrines religieuses, avancées technologiques, diplomatie ou conflits.
Impossible, pour le cerveau, de puiser dans des schémas mentaux qu’il a appris par cœur : pour réussir, le joueur doit savoir jouer avec l’imprévu et arbitrer au mieux pour s’en sortir. La prise de décision ici est, à cet égard, une négociation avec un écosystème aux variables infinies, apprenant au joueur à délaisser ses propres automatismes. Bien sûr, il est possible d’optimiser sa manière de jouer en suivant certaines lignes de conduite, mais la part d’immaîtrisable reste supérieure au reste. Cette nécessité de lire un environnement changeant se retrouve encore plus dans d’autres jeux de gestion, classés comme étant hardcores par la communauté gaming (Oxygen Not Included, Rimworld, Dwarf Fortress, Factorio, etc.).
Des jeux de survie comme Valheim, Subnautica, Don’t Starve ou The Long Dark, imposent également au joueur ces même contraintes, mais autrement. L’environnement est, par nature, hostile et non-linéaire : le danger est ainsi plus organique que lorsque l’on joue aux échecs ou aux dames. Il est donc nécessaire de substituer aux schémas préétablis un instinct de conservation, éclairé par l’expérimentation et l’expérience du terrain, en faisant preuve d’une certaine flexibilité mentale pour les maîtriser.
C’est aussi le cas des RPG (jeux de rôle) comme The Witcher, Baldur’s Gate ou les classiques de chez Bethesda, qui, chez certains joueurs peuvent être vecteurs de littératie. Le psychiatre Nathan Carroll, et auteur du livre Internet Gaming Disorder, explique à quel point ils ont été utiles pour lui : « J’ai personnellement appris à lire en jouant à des RPG sur Sega Master System dans les années 1980. Pour progresser, je devais impérativement comprendre les systèmes et les récits complexes à l’écran ». Selon lui, des jeux comme Minecraft, Animal Crossing ou autres MMORPG (Jeu de rôle en ligne massivement multijoueur) stimulent l’intelligence sociale du joueur parce qu’ils l’incitent à la coopération avec ses pairs.
Opposer jeux vidéo et jeux de plateau n’a donc pas réellement de sens et peut même être contre-productif lorsqu’il est question d’apprentissage ou d’intelligence. D’abord parce que le concept d’intelligence est lui-même une mosaïque de facultés qui ne peut être réduit à un indicateur unique. Ensuite, parce que le véritable enjeu derrière cette problématique n’est pas de savoir lequel de ces types jeux serait le plus « noble », mais d’identifier comment les compétences acquises dans ces univers ludiques peuvent, ou non, s’exporter dans notre quotidien. À partir du moment où un jeu nous résiste, et qu’il peut provoquer, à niveau égal du plaisir, de la frustration, cette résistance devient l‘un des moteurs de notre plasticité cérébrale. Peu importe le support, l’intelligence est un feu que l’on entretient en jetant au brasier des obstacles qui obligent nos neurones à sortir de leur torpeur. Que cela se produise sur un plateau en bois ou devant un écran, l’esprit tire de ces deux mondes une agilité qui leur est propre et qu’aucun ne pourrait lui offrir seul.
- Les échecs et les jeux vidéo stimulent l’intelligence de manière différente, mais aucun n’est supérieur à l’autre.
- Les jeux vidéo, en raison de leur dynamisme, favorisent l’adaptation et la pensée latérale, contrairement aux jeux de société plus statiques.
- L’apprentissage et les compétences acquises dans les deux types de jeux peuvent enrichir notre quotidien, indépendamment du support.
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