C’est le phénomène littéraire de la rentrée. Depuis un mois, Saint-Germain-des-Prés ne jure que par C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, paru d’abord au Canada puis publié en France chez Grasset. Le Tout-Paris s’émerveille devant une « langue qui claque comme un fouet » et parle d’un « choc de lecture » comme on en voit rarement. Environ 35 000 exemplaires se sont vendus, l’œuvre est traduite dans une vingtaine de pays, le prix du roman Fnac lui a été décerné et elle figurait sur les premières listes du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis. Amélie Nothomb a même qualifié le livre de « prodigieux », de « tour de force ». Il ne manquait plus que la statue. Puis un compte X de 92 abonnés, un logiciel américain et trois millions de vues ont fait s’effondrer le château de cartes.
D’abord, les faits
Le 22 septembre, le compte anonyme « Balance ton Claude » (clin d’œil à l’IA d’Anthropic) publie les résultats de Pangram, un détecteur de textes générés par IA. Il a testé vingt passages du roman et obtenu vingt fois « 100 % IA ». Derrière le compte, on trouve l’essayiste Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro, qui assure ne pas avoir agi seul. Dans la foulée, le site spécialisé en littérature ActuaLitté exhume sur le site personnel de l’auteur un article de 2023 où traîne, entre parenthèses, une phrase qui ressemble furieusement à une consigne donnée à ChatGPT : « Discutez du rôle du Québec en tant que gardien du patrimoine linguistique français en Amérique ». Preuve de l’utilisation de l’IA ? Note de travail oubliée ? Le doute reste permis. Mais tous ceux qui ont déjà vu quelques prompts reconnaissent d’étranges similitudes avec le “style IA”.
Avez-vous entendu parler de ce roman ? C’est le « phénomène de la rentrée littéraire ». Il est lauréat du Prix Fnac, du Prix Méduse, du Prix Première Plume, fortement pressenti pour le Prix Renaudot, et il est en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Ah oui,… pic.twitter.com/9evcXrPyFD
— Balance ton Claude (@Pangramed) September 21, 2026
Évidemment, l’auteur nie en bloc ces accusations. Il affirme avoir commencé le roman à l’automne 2017 et bouclé le premier jet en 2019, avant que ChatGPT ne devienne le phénomène que l’on connaît. « On peut discuter de mon style », dit-il, mais faire de ses procédés d’écriture des preuves d’IA « n’a rien à voir avec la critique littéraire ». Son argument ne peut être balayé d’un revers de main. L’auteur baigne en effet dans la tradition haïtienne et caribéenne où la répétition, les images et le rythme portent la parole. Il dénonce au passage une « volonté de le faire taire ». Son éditeur, Grasset, lui renouvelle sa « confiance absolue » et parle de « campagne de haine ». De l’autre côté de l’Atlantique, l’ambiance est toute différente. Le 25 septembre, son éditeur canadien Boréal a annoncé la suspension de la tournée promotionnelle et annule sa venue au Salon du livre de Québec, « pour préserver son bien-être ».
Un passé trouble
Loin de moi l’idée de m’acharner à mon tour sur Thélyson Orélien, qui subit déjà une campagne de haine inacceptable. Mais puisque mon rôle de journaliste est de m’attacher aux faits, je me dois de relater les cadavres de l’auteur déterrés par mes confrères ayant mené un travail d’enquête pointu dans un temps record.
Les médias La Presse et Radio-Canada ont retrouvé au moins cinq textes publiés entre 2012 et 2014 sous la signature de Thélyson Orélien qui reprennent, parfois presque mot pour mot, des textes d’autres auteurs. Par exemple, une chronique de 2013 se révèle être une traduction à peine retouchée d’un article du Philippine Star (journal philippin) paru cinq jours plus tôt. Un billet publié sur Mediapart en 2014 recopie l’analyse d’un ancien ministre colombien. Et sa nouvelle « Où va le monde », prix du public de Radio-Canada en 2012, emprunte des phrases entières au Matin des magiciens de Pauwels et Bergier. La Presse est allé jusqu’à qualifier ces contenus de « plagiat » et parle d’une tromperie « décevante et inexcusable ».
Ce matin, on apprend que Thélyson Orélien n'est pas un poète – mais juste le plagiaire d'une poétesse cubaine. pic.twitter.com/7Eq5PLcVpw
— Laurent Nunez (@LaurentNunez) September 25, 2026
Je vous l’accorde, un plagiat ressurgi du passé ne prouve pas l’usage de l’IA aujourd’hui. Mais ces évènements n’aident pas l’auteur à démontrer son honnêteté.
L’Académie Goncourt, elle, a tranché. Le 23 septembre, son président Philippe Claudel appellait à être « très prudent » et disait accorder « toujours le bénéfice du doute à ceux qu’on jette en pâture ». Il reconnaissait en même temps que l’Académie n’avait « ni les moyens ni les compétences » pour vérifier l’usage de l’IA.
Deux jours plus tard, le 25 septembre, elle publiait un communiqué dans lequel elle expliquait retirer le livre de sa première sélection pour le Goncourt 2026 afin de « préserver l’intégrité du prix Goncourt ». Elle rappelle que son rôle est de couronner « une littérature écrite par des femmes et des hommes », affirme ne cautionner « en aucune façon » les textes générés avec l’aide de l’IA et conclut, sur la foi d’« analyses convergentes », que le roman est « très largement le produit de l’intelligence artificielle ». Le bénéfice du doute aura donc duré deux jours.
Communiqué de l’Académie Goncourt pic.twitter.com/u2ZSQkCeAe
— Académie Goncourt (@AcadGoncourt) September 25, 2026
Le grand bal des pompiers
Face au scandale, le monde de la littérature a donc sorti les lances à incendie. Sur tous les plateaux, tous les réseaux sociaux, éditeurs, auteurs, critiques et autres acteurs de cette industrie se sont précipités pour défendre Thélyson Orélien.
Sur le plateau de C ce soir, Virginie Despentes a tranché avec la verve qui a fait sa réputation. « Pangram, va te faire foutre » s’emballe-t-elle au sujet de l’IA qui a détecté son comparse. Thélyson Orélien « n’a pas à se justifier » ajoute-t-elle.
Amélie Nothomb, elle, a mis Pangram à l’épreuve en passant ses propres romans dans le logiciel incriminé et a obtenu 100 % d’écriture humaine du premier au dernier. Elle précise tout de même que les IA ne sont pas d’accord entre elles et a apporté son soutien à l’auteur. « Ça va partir en octogone d’IA, cette affaire, on n’est pas prêts », a-t-elle écrit. Rien d’étonnant dans cette prise de position puisque l’autrice considère le livre « prodigieux, un tour de force », des propos qui ont d’ailleurs été mis en avant sur chaque livre exposé en librairie.
Ça doit être terrible à vivre.
Pour ce qui est de l'intervention d'Amélie nothomb vous penser pouvoir vous en remettre ? pic.twitter.com/cWoEGwegvv
— Sakhlas (@_Sakhlas_) September 25, 2026
Augustin Trapenard, qui avait reçu Thélyson Orélien sur le plateau de La Grande Librairie le 2 septembre, entre Amélie Nothomb et Yannick Haenel, a aussi dû revenir sur la polémique dans l’émission.
Au Québec, les soutiens se sont alignés en rangs serrés. « Je le crois », écrivent India Desjardins et Catherine Dorion. Le Salon du livre de l’Estrie annonce avoir « le courage » de croire l’auteur et son éditeur. L’ANEL, l’association des éditeurs québécois, rappelle que signer un contrat, c’est déclarer être l’auteur de son œuvre, et que l’éditeur fait confiance à cet engagement.
Petits arrangements entre amis

Cette levée de bouclier n’a rien d’étonnant. Car les révélations de plagiat et d’utilisation de l’IA mettent sur la place publique, preuves à l’appui, les petits arrangements entre amis du monde de l’édition. Ou plutôt celui des grandes maisons, la plupart des petits éditeurs essayant tant bien que mal de donner leur chance à des oeuvres de qualité. Revenons-en donc aux grandes maisons. Quiconque a déjà tenté de faire publier son manuscrit connaît les rouages de ce petit monde d’entre-soi, où les discussions dans les cafés de St Germain-des-Près font la pluie et le beau temps.
Vous me souçonnez de paranoïa ? Concentrons-nous alors sur les faits. Que vérifie-t-on quand on retient seize livres parmi des centaines ? La langue, la singularité d’une voix ? Ou une histoire dans l’air du temps, un éditeur qui pèse lourd, un service de presse qui sait ouvrir les bonnes portes et un récit médiatique prêt à l’emploi ? D’ailleurs, qui sont les jurés ? Au Goncourt, il se compose de dix personnes issues du milieu littéraire.
Oui, le milieu littéraire français fonctionne en circuit fermé. On y trouve trois ou quatre grandes maisons, une poignée de critiques qui se lisent entre eux, des jurés qui publient parfois chez les éditeurs qu’ils récompensent, des auteurs vedettes qui signent les bandeaux des nouveaux venus de la maison. La vieille blague sur « Galligrasseuil » (qui se moque de l’hégémonie des trois maisons Gallimard, Grasset et Le Seuil) fait sourire parce qu’elle est vraie. Dans ce système, un livre ne s’impose pas, on le lance. Avouer un doute reviendrait à avouer qu’on a applaudi et encensé un peu trop vite, peut-être même sans avoir lu.
La littérature est morte, vive l’IA-terrature ?

Dans ce marasme, des milliers de victimes sont tues. Je parle de ces autrices et auteurs dont les manuscrits dorment dans les bureaux des maisons d’édition ou partent au pilon après une lettre de refus type. Ces amoureux des lettres qui cherchent le mot juste pendant des nuits, réécrivent dix fois le même chapitre et n’auront jamais droit ni à un vrai comité de lecture, ni à un bandeau signé Amélie Nothomb, ni à un plateau de France 5. Faute de temps, dit-on. Faute de réseau, surtout.
Car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les maisons d’édition maîtrisent bien plus les IA qu’elles ne le laissent entendre. L’édition a perdu de son romantisme au profit de la rentabilité.
Depuis janvier, la société Trilogy vend aux éditeurs « moyens et grands » un logiciel baptisé Manuscript AI. Il attribue à chaque manuscrit une note de 0 à 100 sur son « potentiel de ventes », calculée à partir de vingt ans de données de best-sellers, prédit la note qu’il obtiendra sur Amazon et Goodreads, et mesure son « adéquation au genre ». Il promet d’expédier en quelques minutes ce qui prend une journée à un éditeur, et vise ouvertement les 94 à 97 % de manuscrits qui ne seront jamais publiés. Son concurrent Iris, de Quantifiction, analyse les textes sur une trentaine de critères, et la plateforme Inkitt repère ses futurs best-sellers en scrutant plus de 1 200 comportements de lecture.
La lecture de manuscrits par des comités de lecture est donc en voie de disparition. Le souffle, la parole, l’audace d’un texte sont maintenant des critères que l’on ne prend plus (ou peu) en compte. Les IA s’en chargent.
On ne pouvait pas faire plus ironique. Les éditeurs utilisent l’IA pour trier les livres selon leur potentiel commercial, puis ils s’étranglent qu’un livre à fort potentiel commercial puisse sentir la machine. Cette affaire aura au moins eu le mérite de faire trembler ce petit monde, qui avait bien besoin d’une secousse. Reste à voir s’ils en tireront les leçons. Les lecteurs, eux, ne sont plus dupes.
Les détecteurs IA sont-ils fiables ?

Suite au scandale, la question de savoir à qui confier la vérification des textes a pris beaucoup de place dans les débats. Faut-il confier le verdict à une IA ? Certainement pas. Car elles ne sont visiblement pas d’accord.
Pour en avoir le coeur net, l’AFP a soumis des passages du roman à huit détecteurs. Deux concluent à une IA « très probable », trois à l’inverse, et les trois derniers donnent des scores allant de 7 % à 59 %.
Quid de Pangram, l’IA qui a été utilisée pour déclencher la polémique ? L’entreprise derrière Pangram revendique un taux de faux positifs de 0,0026 % en français. Bien que très flatteur, ce chiffre n’a été validé par aucune étude indépendante. L’outil reconnaît lui-même être moins fiable sur les extraits courts. Alexandre Gefen, chercheur au CNRS, explique qu’il n’existe aucun moyen de prouver qu’un texte a été écrit entièrement par un humain.
Cette affaire interroge finalement sur un phénomène bien plus grand. Qu’on doive se poser la question de savoir si le texte a été écrit oui ou non par une IA soulève deux choses.
D’abord, que les IA sont de plus en plus adroites avec la langue de Molière. Il y a trois ans, on repérait un texte d’IA à ses phrases en trois temps, sa politesse creuse et ses formules toutes faites. Aujourd’hui, un roman entier est soupçonné d’en contenir. Il aurait donc réussi à traverser les comités de lecture (ou les logiciels IA), les attachés de presse, les critiques et les jurys sans qu’un seul professionnel ne tique.
Si le texte de Thélyson Orélien est bien de l’IA, elle a donc réussi à berner tout le monde de l’édition. S’il s’avère que le texte n’a pas été rédigé par l’IA, alors le monde de l’édition a encensé une oeuvre de “niveau IA”, ce qui, en 2026, est loin d’être de la littérature méritant un prix Goncourt. Dans tous les cas, le monde de l’édition en ressort humilié. Et c’est amplement mérité.
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