Une polémique bouillonne dans le milieu littéraire français depuis quelques jours. Un compte X accuse en effet Thélyson Orélien d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son roman, C’était ça ou mourir, grand succès de cette rentrée littéraire. L’auteur et sa maison d’édition, Grasset, démentent formellement.
Tout commence lundi 21 septembre sur X. Le compte Balance ton Claude publie un tweet incendiaire dans lequel il affirme que C’était ça ou mourir a été écrit avec une IA. Pour prouver ses dires, il y inclut les captures d’écran issues du site Pangram, programme qui détecte si un texte a été écrit par un humain ou non :
« Selon Pangram, ce roman est rédigé presque intégralement par une Intelligence Artificielle. Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100% IA »
Avez-vous entendu parler de ce roman ? C’est le « phénomène de la rentrée littéraire ». Il est lauréat du Prix Fnac, du Prix Méduse, du Prix Première Plume, fortement pressenti pour le Prix Renaudot, et il est en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Ah oui,… pic.twitter.com/9evcXrPyFD
— Balance ton Claude (@Pangramed) September 21, 2026
Dans une autre publication, Balance ton Claude enfonce le clou. Pour balayer les doutes sur les faux positifs, le compte indique avoir passé sous Pangram des textes du même auteur écrits avant l’apparition de l’IA, avec un résultat 100% humain.
« Nous avons soumis à Pangram quatre textes de Thélyson Orélien écrits en 2014 (les seuls que nous avons réussi à trouver en ligne, références ci-dessous). Pour chacun, Pangram affiche un taux d’IA de… 0%. »
Nous avons soumis à Pangram quatre textes de Thélyson Orélien écrits en 2014 (les seuls que nous avons réussi à trouver en ligne, références ci-dessous). Pour chacun, Pangram affiche un taux d'IA de… 0%.
Le taux de faux positifs sur Pangram, bien documenté, est extrêmement… pic.twitter.com/BSbhXAMVqx
— Balance ton Claude (@Pangramed) September 22, 2026
Ce compte, récemment créé, s’attaque d’habitude aux publications des réseaux sociaux, notamment des politiques. La raison pour laquelle il met en lumière le roman de Thélyson Orélien est son succès, aussi bien commercial que critique. Lundi, soit le jour du tweet, il a remporté le prix Fnac. Il serait également en lice pour le Renaudot, le Femina, le Médicis et le prestigieux Goncourt. Pour résumer simplement, c’est tout le sérieux du milieu littéraire que Balance ton Claude remet en doute.
A cela s’ajoutent des accusations supplémentaires, de plagiat cette fois, d’autres utilisateurs de X :
Les menteurs étant généralement des menteurs depuis toujours, il n'est pas surprenant de découvrir que cet article de Thélyson Orélien était en fait… un plagiat!
Plus précisément, une traduction de très mauvaise qualité d'un article anglais retrouvé ci-dessous (par un… https://t.co/vf3CS4o3Y5 pic.twitter.com/gbukbyWXY4
— Je Réinforme (@JeReinforme) September 22, 2026
Une réaction vive de la part de l’auteur et de la maison d’édition
La publication de Balance ton Claude a suscité énormément de réactions. Devant l’ampleur de la polémique, l’auteur ainsi que sa maison d’édition ont décidé de réagir. Tous deux démentent fermement les accusations. Grasset, dans les colonnes de BFM TV, qualifie même ces accusations de « rumeurs » :
« On a entendu ce bruit, ces rumeurs. On se demande d’où elles viennent. Est-ce la concurrence qui cherche à nuire à ce jeune auteur qui est cité dans plusieurs prix littéraires comme le Renaudot ? Est-ce parce que Thélyson est noir et haïtien ? »
L’auteur lui-même a réagi auprès de la rubrique CheckNews de Libération. Il y affirme avec force avoir écrit son roman lui-même :
« Je pense que le logiciel est habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques (…) Depuis mon arrivée récente en France (ndlr : l’auteur est canadien d’origine haïtienne), je subis de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire. Je n’y prêtais aucune attention. Mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste mais en colère. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis. »
Pangram peut-il se tromper ?
Pangram est un outil en ligne conçu spécialement pour détecter les textes IA ainsi que les plagiats. Le logiciel est clair : C’était ça ou mourir a été écrit presque entièrement par une intelligence artificielle.
De nombreux internautes évoquent un risque de faux positif, c’est-à-dire que le logiciel peut détecter un texte écrit par IA, alors qu’il a bien été écrit par un humain. Une marge d’erreur que comptent exploiter Grasset et Thélyson Orélien pour leur défense. L’AFP, pour sa part, indique avoir passé le texte sur d’autres détecteurs, comme InVID-WeVerify (cocréé par ses soins), avec des résultats penchant vers la rédaction humaine. À la rédaction, nous nous sommes amusés à passer plusieurs textes sous Pangram. Des romans écrits par des humains et des textes que nous avons générés par intelligence artificielle. Jamais le logiciel ne s’est trompé, malgré nos pièges (comme la modification de textes IA pour les rendre plus « humains »). Mais gardons à l’esprit que les résultats livrés sont des estimations du détecteur, et pas forcément un avis couperet.
Dans tous les cas, cette affaire risque de bousculer durablement le monde de l’édition. Si Thélyson Orélien a bien utilisé l’IA pour écrire son roman, c’est toute l’image soignée des prix littéraires et des maisons d’édition qui risque d’en souffrir. Il subsistera alors toujours des doutes pour tel ou tel lauréat prestigieux, alimentant la défiance auprès des lecteurs et impactant l’aspect commercial de l’industrie du livre.
Dans le cas contraire, la situation ne serait en réalité pas meilleure. Imaginons un instant que Thélyson Orélien apporte des preuves concrètes de son écriture, avec des brouillons, des versions non finalisées, etc. Il se mettrait à nu sans aucune raison : un auteur livre un manuscrit terminé, corrigé, ajusté en compagnie de son éditeur. Livrer ses ébauches, c’est montrer ses faiblesses et parfois ses erreurs, chose dont on n’a pas forcément envie. Plus encore, cela signifierait que n’importe quel auteur devrait se plier à cet exercice désagréable à la moindre accusation.
L’intelligence artificielle est donc bien partie pour bousculer durablement le marché du livre et notre rapport à la création.
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