Après sa vendetta contre la NASA et contre la recherche scientifique, il fallait bien que le Gouvernement américain s’attaque à un autre pilier fondamental de l’économie américaine : l’énergie. Plus rien ne nous étonne maintenant, depuis que Donald Trump a repris la main des USA, on en a vu des vertes et des pas mûres.
Sous couvert de « sécurité nationale », la Maison-Blanche vient de suspendre avec effet immédiat les baux de projets éoliens offshore sur la côte Est du pays. S’il s’agit officiellement d’une pause, l’étendue de ce sabordage industriel n’en est pas moins catastrophique : les chantiers en question ont été stoppés net, clouant au port des navires d’installation loués à prix d’or (500 000 dollars par jour) et laissant des turbines de 150 mètres de haut rouiller sur les docks de Virginie et du Massachusetts. Certains parcs, comme celui de Vineyard Wind, étaient pourtant achevés à 95 % ; les investisseurs apprécieront à coup sûr. Le « Make America Great Again » s’est-il changé en « Make America Prehistoric Again » ?
Le « Secret Défense » : l’argument qui prend l’eau
Le 22 décembre dernier, le Département de l’Intérieur a brandi des rapports classifiés du Pentagone pour justifier l’envoi de « suspensions de chantier » à l’encontre de cinq mastodontes du secteur. Selon le communiqué de presse officiel, Cette pause « donnera au Département […] le temps de travailler avec les détenteurs de baux et les partenaires étatiques afin d’évaluer la possibilité d’atténuer les risques pour la sécurité nationale posés par ces projets ». Assurant par la même occasion que « l’administration Trump priorisera toujours la sécurité des citoyens américains ».
Mais de quels risques parle-t-on exactement ? Le Gouvernement craint que la rotation des pales des éoliennes offshore brouille les radars militaires, ce qui créerait des interférences (phénomène de « clutter »). Oui, effectivement, physiquement, le problème existe : ces structures titanesques en mouvement peuvent renvoyer des signaux erronés aux systèmes de surveillance, formant des cibles fantômes ou occultant de véritables menaces.
Un problème technique connu… pour lequel des solutions existent déjà : installation de radars d’appoint (« gap-fillers ») pour surveiller les zones d’ombres provoquées par les parcs. Des algorithmes de traitement existent également, qui peuvent distinguer la signature radar d’une pale (prévisible et répétitive) de celle d’un avion ou d’un missile. De la pure ingénierie logicielle largement à portée d’un pays comme les États-Unis.
Le Gouvernement a même reçu une proposition, restée lettre morte, de Dominion Energy, l’un des plus gros mastodontes de l’énergie aux États-Unis et porteur de l’un des cinq projets mis à l’arrêt (Coastal Virginia Offshore Wind). La firme avait proposé de financer intégralement la mise à jour technologique des infrastructures du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) l’organisation en charge de la surveillance de toute intrusion dans l’espace aérien du continent. Une modernisation gratuite du vieux matos de la défense américaine qui aurait pu prouver que l’éolien offshore n’était pas un obstacle.
Mais non, l’administration fait la sourde oreille et en agissant de la sorte par la classification des rapports, elle ferme la porte à Dominion Energy. Pour que les algorithmes de filtrage soient opérationnels, les ingénieurs civils ont besoin de connaître les fréquences de fonctionnement des radars militaires concernés. C’est mathématique : sans ces données, impossible de calibrer les outils pour qu’ils apprennent au radar à « ignorer » la signature des pales.
Le Gouvernement interdit donc les éoliennes par souci de sécurité, mais même si on lui propose de rémédier gratuitement à la situation, il refuse : une situation kafkaïenne, où l’on décrète qu’un problème est insoluble en interdiant la solution.
Pour James Auslander, avocat de Dominion Energy, la manœuvre est plus que grossière : « L’administration ne peut pas simplement dire “sécurité nationale”, déposer un rapport secret et s’en arrêter là ». Si l’on comprend tout à fait les enjeux de sécurité nationaux, surtout dans le contexte géopolitique actuel, il faut avouer que c’est une drôle de conception du concept de « sécurité nationale ».
Préferer garder des radars militaires obsolètes alors qu’ils pourraient être modernisés, c’est presque de l’auto-flagellation à ce niveau-là. Comme vous pouvez vous en douter, il y a anguille sous roche, et cette roche est un peu huileuse.
Un coup dur au portefeuille des Américains
Ce choix intervient (étrangement) après des mois de lobbying intense des magnats du pétrole, reçus en avril 2024 dans le palace présidentiel de Mar-a-Lago avec la promesse explicite de mettre fin à la « folie éolienne ». En coupant les vivres à une filière qui devait alimenter 2,5 millions de foyers sur la seule côte Est, le Gouvernement s’assure ainsi que le mix énegétique reste bien sur l’ancienne recette à base de pétrole et de gaz.
La facture des familles américaines concernées sera forcément bien moins confortable ; en bridant l’offre d’énergie propre, l’administration aura tout le loisir de maintenir une pression artificielle sur les prix. C’est la loi du marché version Trump : moins de concurrence pour les fossiles égale une rente garantie pour les producteurs, mais une note salée pour les consommateurs.
Ce n’est pas nouveau : Trump a toujours vu les éoliennes (ou toute forme d’énergie renouvelable) comme les moulins à vent d’un Don Quichotte moderne qu’il veut abattre afin de protéger son royaume pétrolifère. Pour un président qui se veut protectionniste, c’est finalement la doctrine inverse qu’il prêche. Pour protéger ses côtes de la menace ennemie, il prend le risque de punir ses propres entreprises tout en condamnant potentiellement des millions de foyers à la précarité énergétique. Triste et cocasse en même temps ; cela fait bien longtemps que la bannière étoilée n’avait pas servi de cache-misère à un tel déni de réalité.
- L’administration Trump suspend les projets éoliens offshore, invoquant des préoccupations de sécurité nationale sans justification claire.
- Des solutions techniques existent pour atténuer les risques sur les radars, mais le Gouvernement refuse d’explorer ces options.
- Cette décision favorise les intérêts des compagnies pétrolières au détriment d’une transition énergétique vers des sources renouvelables.
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