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Incendies à Los Angeles : un métal toxique retrouvé dans l’air des mois après les flammes

Les incendies de janvier ont laissé une plaie béante dans la ville californienne.

Au début de l’année 2025, la tentaculaire mégalopole américaine et ses régions environnantes ont affronté une série d’incendies, considérés comme étant « les plus dévastateurs » de toute l’histoire californienne par l’ex-président Joe Biden. Des milliers de bâtiments détruits, 30 morts et des dizaines de blessés et des dégâts économiques estimés à des centaines de milliards de dollars : une véritable apocalypse.

Neuf mois plus tard, les habitants doivent néanmoins faire face à des retombées auxquelles ils ne s’attendaient certainement pas : les flammes qui ont dévoré plus de 150 km² de terrain ont laissé derrière elles un métal fortement cancérigène dans l’air. Détecté récemment par une équipe de l’Université de Californie à Davis (UC Davis), leurs mesures ont montré des concentrations délétères de ce composé, resté en suspension dans l’atmosphère locale.

L’autre péril de Los Angeles

Ce composé n’est d’autre que du chrome hexavalent (Crⱽᴵ), une substance extrêmement nocive pour l’humain et reconnu comme cancérigène. Découvert par l’équipe de Michael Kleeman, ingénieur environnemental à l’UC Davis, le chercheur a fait part de son étonnement quant à la présence de ce toxique. « Je n’avais jamais vu ça dans l’atmosphère auparavant », souligne-t-il.

Sous sa forme naturelle, le chrome trivalent (chrome III) est relativement stable et même utile à petites doses pour l’organisme ; c’est un oligo-élément intervenant dans certains processus métaboliques. Toutefois, lorsqu’il est soumis à des conditions extrêmes (chaleur intense, combustion de matériaux, réactions chimiques avec l’oxygène ou certains oxydants), sa structure électronique se modifie. On dit qu’il change de valence et passe alors à l’état hexavalent.

C’est cette transformation, appelée oxydation, qui le rend particulièrement problématique : le Crⱽ est hautement réactif, soluble, capable de pénétrer facilement dans les tissus biologiques et connu pour endommager l’ADN ; une toxicité qui en fait l’un des polluants les plus étroitement liés aux cancers pulmonaires.

La plupart des particules retrouvées dans l’air de Los Angeles sont, de plus, de très petite taille (0,056 micron, soit les proportions de nombreux virus). Elles peuvent donc aisément franchir les barrières pulmonaires et se diffuser ensuite dans le sang.

« Il n’existe quasiment aucune recherche sur le chrome VI sous forme nanoparticulaire », alerte Michael Jerrett, spécialiste en santé environnementale à l’Université de Californie à Los Angeles. Nous connaissons depuis longtemps la dangerosité de ce métal, mais on ignore encore comment sa toxicité pourrait potentiellement être amplifiée lorsqu’il est présent dans l’air sous une forme aussi minuscule. Scott Fendorf, biogéochimiste à Stanford, enfonce le clou : « Cela représente un risque très différent, et nous devons en prendre conscience. »

D’où provient ce chrome toxique ?

Pour le moment, son origine est incertaine, mais les chercheurs qui travaillent sur le sujet ont tout de même plusieurs suspicions. Parmi les pistes envisagées, les scientifiques citent les retardants aériens, des liquides rouges utilisés lors des mégafeux californiens. Ils sont largués depuis de gros avions bombardiers d’eau (ABE) comme les DC-10 ou les C-130 Hercules, mais également depuis des hélicoptères lourds comme les Chinook ou les Black Hawk, équipés de réservoirs ventraux.

Comme son nom l’indique, un retardant n’éteint pas directement les flammes mais ralentit leur progression en formant une couche sur la végétation, une barrière chimique qui limite son embrasement.

Pour protéger les réservoirs métalliques des avions et des hélicoptères contre la corrosion, certains retardants contiennent des additifs, notamment du chrome. Une fois dispersés par voie aérienne au-dessus d’un incendie intense, ces composés sont exposés à des températures ardentes, ce qui favoriserait leur transformation en d’autres formes de chromes, bien plus toxiques.

L’autre hypothèse avancée est que le chrome hexavalent retrouvé dans l’air soit un sous-produit de l’incinération de certains objets lorsque les flammes faisaient rage. Voitures, panneaux solaires ou appareils électroniques, qui, en brûlant, pourraient avoir relâché ce métal dans l’air.

Les mesures atmosphériques réalisées par l’équipe de l’UC Davis se situent dans une fourchette allant de 8 à 21 ng de chrome par m3 d’air. Un seuil inférieur à celui fixé pour les travailleurs en milieu industriel (200 ng/m³), mais largement supérieur à celui établi par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) pour l’air intérieur : 0,1 ng/m³ seulement. Les concentrations dans les quartiers incendiés sont donc jusqu’à 200 fois supérieures à celles considérées comme préoccupantes par l’EPA dans l’air d’une maison.

Le problème, c’est que ces seuils ont été calculés pour des particules de chrome de quelques microns de diamètre, non pour des nanoparticules ; les normes actuelles sont de ce fait complètement aveugles quant au réel danger qu’elles représentent.

Le South Coast Air Quality Management District (AQMD), l’agence publique chargée de surveiller la qualité de l’air en Californie du Sud, appelle à la prudence sur l’interprétation de ces résultats. Dans un communiqué, elle rappelle que l’étude repose sur seulement quatre prélèvements et souligne que ses propres relevés, menés en continu, n’indiquent pas de pic similaire. « Cette enquête limitée à quatre échantillons, replacée dans le contexte des données plus larges de l’AQMD, ne suggère pas de risque sanitaire immédiat », indique-t-elle.

Les chercheurs, en face, défendent une autre position : il s’agit de savoir si cette contamination n’était qu’un pic ponctuel ou si elle persiste, auquel cas les habitants exposés pourraient en subir les effets à long terme.

Les modèles utilisés par l’équipe montrent que, dans le pire des scénarios, le panache de chrome aurait pu dépasser les seuils de l’EPA sur un rayon de dix kilomètres, touchant jusqu’à un demi-million d’habitants.

Michael Kleeman souhaite relancer prochainement d’autres campagnes de prélèvements afin de vérifier si les concentrations mesurées en début d’année ont baissé ou si elles se sont maintenues. En parallèle, d’autres équipes du consortium suivent de près la situation sur plusieurs fronts : elles prélèvent des échantillons dans les maisons, pour savoir si les particules auraient pu se déposer dans la poussière domestique, et analysent le sang des résidents afin de détecter d’éventuelles traces de contamination. À terme, ils espèrent que ces mesures complémentaires leur fourniront les données nécessaires afin de quantifier les risques que courent actuellement les habitants concernés.

  • Des incendies records à Los Angeles ont libéré un polluant cancérigène, le chrome hexavalent, qui reste présent dans l’air plusieurs mois après les flammes.
  • Les concentrations mesurées dépassent largement les niveaux jugés préoccupants pour la santé publique, d’autant qu’il s’agit de nanoparticules capables d’atteindre le sang.
  • Les chercheurs mènent de nouvelles campagnes de prélèvements et de biomonitoring afin d’évaluer si cette contamination est ponctuelle ou persistante et quel impact elle peut avoir sur les habitants.

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