Depuis dix ans, la Chine a mené une politique environnementale très agressive pour débarrasser ses villes du brouillard toxique dans lequel elles baignaient. Parmi les mesures prises par le gouvernement, l’une des plus efficaces a été la réduction massive des émissions de soufre, une substance résultant de la combustion du charbon. En effet, la Chine opère des dizaines de milliers de centrales thermiques, usines et aciéries usant ce combustible, dont les rejets ont saturé l’atmosphère depuis les années 1980.
Leurs fumées contenaient des particules soufrées, extrêmement toxiques pour la population, mais formaient également des aérosols sulfatés, des milliards de nanoparticules réfléchissant la lumière solaire vers l’espace. Un « effet parasol » aujourd’hui amoindri, qui participait toutefois à refroidir légèrement la planète. Néanmoins, les climatologues estiment aujourd’hui que la disparition de ces aérosols figure parmi les causes les plus importantes de l’accélération du réchauffement climatique observé depuis le milieu des années 2010.
Purifier l’air pour réchauffer la Terre
L’« airpocalypse » de 2013 fut, pour la Chine, ce que le smog meurtrier de Londres fut pour le Royaume-Uni en 1952 : un épisode de pollution si grave qu’il fut un déclic pour le pays. Pékin fut noyée dans une épaisse brume épaisse, jaunâtre, mêlant poussières, soufre et suie, à tel point qu’il était impossible de voir clair dans la capitale.
Les hôpitaux débordaient de personnes souffrantes (toux, bronchites, inflammations pulmonaires, asthme, etc.), les écoles fermèrent, les compagnies aériennes durent clouer leurs avions au sol et les habitants portaient un masque en permanence. Un chaos qui força les autorités à lancer la plus grande croisade anti-pollution de l’histoire du pays.
Face à cette urgence sanitaire, la Chine n’avait plus le choix, il fallait abaisser les rejets industriels si elle ne voulait pas que sa population continue de souffrir de complications sanitaires graves. Toutes les installations furent modernisées : installation de systèmes de désulfuration des gaz de combustion dans les centrales à charbon, interdiction des carburants à haute teneur en soufre, renforcement des normes anti-pollution, etc.
Des dizaines de mesures de ce type furent entérinées par Pékin, ce qui a progressivement permis d’atteindre une baisse de plus de 40 % des concentrations de particules fines en moins d’une décennie.
Plus de 20 millions de tonnes de soufre atmosphérique par an furent éliminées ; une victoire sanitaire à double tranchant. En effet, toutes ces particules en suspension dans la troposphère formaient un écran protecteur qui augmentait la réflectivité de la planète (son albédo). En réduisant leur concentration, la Chine a diminué le renvoi du rayonnement solaire, provoquant un déséquilibre radiatif positif : un surplus d’énergie qui reste piégé dans l’atmosphère sous l’effet des gaz à effet de serre (CO₂ et du méthane, notamment).
La Chine a donc, sans le vouloir, supprimé l’un des principaux régulateurs optiques de la troposphère ; ces particules sulfatées diffusant la lumière et jouant le rôle de noyaux de condensation pour les nuages. En inversant ce forçage radiatif mondial, on estime que la planète s’est réchauffée d’environ 0,05 à 0,10 °C depuis le milieu de la dernière décennie (approximation selon les modèles climatiques utilisés).
Ce phénomène n’est pas propre à la Chine : on l’observe également en Europe, en Amérique du Nord ou encore au Japon. Plus nous dépolluons notre air, plus nous dissipons le mince écran qui atténuait le rayonnement solaire, accélérant par conséquent un réchauffement que nous n’arrivons plus à contenir.
Géo-ingénierie : l’ultime fuite en avant ?
Ce qui semble être pour le moment une impasse, certains lui trouvent tout de même un moyen de la contourner. C’est le cas du chimiste Paul Crutzen, prix Nobel en 1995 pour ses travaux sur la chimie atmosphérique (couche d’ozone), qui fut l’un des premiers à envisager une correction artificielle du bilan radiatif terrestre.
En 2006, il proposa d’injecter dans la stratosphère de petites quantités d’aérosols sulfatés pour accroître la réflexion de la lumière : une technique relevant de la géo-ingénierie solaire, qui pourrait, selon les modèles, réduire la température moyenne de quelques dixièmes de degré.
À supposer que l’idée de Crutzen fonctionne, la communauté scientifique s’accorde à dire qu’elle ne sera qu’un sursis, et qu’il est, dans tous les cas, impossible de la considérer comme une solution à long terme. Elle pourrait très bien nous enfermer dans une nouvelle dépendance, une boucle de laquelle il serait impossible de s’extirper : injecter du soufre pour refroidir l’atmosphère, continuer d’émettre pour alimenter le « progrès » et en réinjecter encore pour compenser l’effet radiatif du carbone : notre planète serait donc maintenue sous perfusion, en quelque sorte.
- En réduisant drastiquement ses émissions de soufre pour lutter contre la pollution urbaine, la Chine a aussi supprimé un effet refroidissant naturel provoqué par les particules réfléchissant la lumière solaire.
- Cette dépollution, bénéfique pour la santé, a paradoxalement contribué à accélérer le réchauffement mondial en perturbant l’équilibre radiatif de l’atmosphère.
- Certains chercheurs envisagent désormais de recréer artificiellement cet effet à l’échelle planétaire, une solution risquée qui reviendrait à maintenir la Terre dans une dépendance climatique permanente.
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