La Silicon Valley fait office de modèle pour de nombreuses régions à travers le monde. Avec ses milliers d’entreprises de haute technologie et l’énorme richesse qu’elles dégagent, ce petit territoire situé dans la baie de San Francisco a souvent été imité sans jamais être vraiment égalé. Il y a bien certaines parts d’ombres à cette réussite et la zone connaît d’importantes inégalités sociales, doublées d’une crise du logement extrêmement préoccupante.
Pour autant, la constitution de ce temple de la high tech sur un territoire qui était jadis spécialisé dans la production de pruneaux tient presque du miracle. C’est cette histoire que nous allons vous raconter aujourd’hui. Nous verrons qu’au delà de l’esprit entrepreneurial et du génie de certains innovateurs, l’investissement massif de l’État dans la recherche et dans le social a joué un rôle prépondérant.
Le mythe fondateur de la Silicon Valley : l’Université de Stanford et les “huit traîtres”
Si la partie du sud de la baie de San Francisco est historiquement tournée vers l’agriculture, elle n’en compte pas moins un établissement d’enseignement supérieur de pointe fondé en 1891 : l’Université de Stanford. Un de ses professeurs va justement jouer un rôle clé avant même le déclenchement de la seconde guerre mondiale.
Frederick Terman, qui enseigne l’ingénierie électronique, tente de stopper la fuite des cerveaux de la faculté vers la côte Est qui propose alors l’essentiel des emplois technologiques. Il essaie pour cela de convaincre ses étudiants les plus brillants de rester sur place. Parmi eux, on retrouve certains noms qui nous sont étrangement familiers : William Hewlett et David Packard notamment.
Opiniâtre, l’homme poursuit son travail de sape et crée en 1955 le Honors Cooperative Program. L’occasion pour des firmes de s’installer sur les terrains de l’Université et de suivre ses programmes de qualité. Cela permet une véritable fusion entre ces deux univers et incite ensuite d’autres sociétés à s’installer sur place afin d’y trouver de nouveaux talents.
C’est dans ce bouillonnement que William Shockley, prix Nobel de son état et inventeur du transistor, est chargé par l’entreprise Beckman Instruments de fonder un laboratoire de recherche à Mountain View en 1956. Il y recrute pour l’occasion de très brillants jeunes esprits parmi lesquels Gordon Moore, qui est aussi connu comme le co-fondateur de la société Intel, et pour l’invention de la loi de Moore.
Par la suite, survient la fameuse histoire des “huit traîtres”. Il s’agit de jeunes scientifiques, dont Gordon Moore, qui, déçus par les méthodes de management mis en place par le prix Nobel, décident de quitter le laboratoire pour monter leur propre société : la Fairfield Semiconductor.

C’est une sorte de mythe fondateur de la Silicon Valley. Face aux brimades de l’establishment, des esprits brillants ont su dire non puis voler de leurs propres ailes. Leur entreprise est justement fondée comme une startup avant l’heure et repose sur une structure de hiérarchie horizontale, où l’autorité à l’ancienne n’a pas vraiment lieu d’être.
La suite est marquée par la création de nombreux sociétés innovantes telles qu’Intel et AMD. La Silicon Valley devient donc tour à tour le lieu de naissance du microprocesseur et du PC, avant d’enfanter la bulle Internet, et le web 2.0. Elle abrite aujourd’hui les sièges de très nombreux géants de la Tech qui font la pluie et le beau temps à l’échelle mondiale et dont les produits sont au cœur de nos vies quotidiennes.
La Silicon Valley peut dire merci à l’État
Notre histoire pourrait donc s’arrêter là et l’on dirait que la naissance de ce haut lieu d’innovation technologique ne repose que sur le talent de quelques individus. Mais ce serait faire une énorme impasse sur le rôle qu’a pu jouer l’État américain.
Dans un article passionnant publié par Wired, Margaret O’Mara, professeure d’histoire à l’Université de Washington, propose une autre vision des origines de la Silicon Valley. Elle l’affirme d’emblée, les dépenses publiques ont joué un rôle primordial dans la croissance des hautes technologies dans la région.
Tout commence dès la Seconde Guerre mondiale où l’investissement massif du gouvernement américain modifie la carte économique de l’Amérique. Les scientifiques se mettent au service de cette mobilisation générale et travaillent notamment à l’élaboration de la bombe atomique.
Cela crée un précédent qui montre que l’investissement public peut influer sur les progrès scientifiques et technologiques. Peu après, la guerre froide rebat de nouveau les cartes avec des dépenses militaires considérables engagées par l’état fédéral.
Alors que le cœur technologique de l’Amérique se trouve sur la côte Est et notamment à Boston, la Silicon Valley démarre peu à peu en s’appuyant sur l’Université de Stanford comme on l’a déjà vu précédemment.
Et Margaret O’Mara de poursuivre :
Le gouvernement américain a eu un impact transformateur sur le développement de la haute technologie lorsque ses dirigeants étaient prêts à dépenser beaucoup d’argent pour la recherche, les technologies de pointe et l’enseignement supérieur, et ce pendant un certain temps.
Concrètement, cela se traduit par des contrats en or signés par Fairchild Semiconductor avec des clients tels que la NASA et le Pentagone. Et l’on connaît la suite.

L’État américain a par ailleurs joué un rôle important grâce aux dépenses sociales. La chercheuse mentionne ainsi le GI Bill qui a permis à des millions d’anciens combattants d’aller à l’université et d’acheter une maison. Les systèmes publics d’enseignement supérieur ont donc assuré une certaine mobilité sociale avec des talents issus de milieux modestes qui ont pu tirer leur épingle du jeu.
Des patrons de la Tech à la mémoire courte
De manière paradoxale, certains ténors de la Tech estiment aujourd’hui que les dépenses du gouvernement sont un frein à leur développement. Sous leur pression, des baisses d’impôts massives sont réalisées entraînant un sous-financement des services publics éducatifs. Parmi eux, beaucoup jugent par ailleurs que leur réussite personnelle n’est dû qu’à leur talent ou à leur travail et ne doit rien aux politiques publiques qui ont été menées par le passé.
And if you opened your eyes for 2 seconds, you would realize I will pay more taxes than any American in history this year
— Elon Musk (@elonmusk) December 14, 2021
À l’heure où l’Union européenne entend fournir une réponse à la concurrence américaine et asiatique, il y a donc une leçon à retenir dans cette histoire. Financer la recherche publique et les startups pour leur permettre d’atteindre une taille critique et d’innover peut se révéler payant sur le long terme.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.