L’année dernière, Forbes a créé la surprise en dévoilant le plus jeune membre de son célèbre classement des 400 Américains les plus riches. À 37 ans, Edwin Chen y a fait une entrée remarquée, dans l’anonymat quasi total. « Le tech entrepreneur le plus prospère que vous n’avez jamais connu », écrivait alors le magazine.
Car contrairement aux grandes figures de l’IA, Chen n’est ni un dirigeant de laboratoire, ni un patron de réseau social, ni une personnalité médiatique. Et pourtant, sa fortune est estimée à près de 18 milliards de dollars. À l’origine de cette richesse : une entreprise fondée en 2020, Surge AI, spécialisée dans un métier discret mais central dans la révolution actuelle, la production de données humaines utilisées pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle (IA).
D’où vient-il ?
Edwin Chen grandit à Crystal River, une petite ville de Floride d’à peine 3 400 habitants. Ses parents, immigrés taïwanais, y tiennent un restaurant chinois-thaï-américain, le Peking Garden. Adolescent, Chen y travaille régulièrement. Un environnement modeste, loin des cercles d’élite qui dominent habituellement la high-tech américaine.
Il développe très tôt une obsession pour les langues et rêve d’en apprendre « une vingtaine », participe à des concours d’orthographe, et s’intéresse à la structure même du langage. Viennent ensuite les mathématiques. Il prend des cours de calcul différentiel dès la classe de quatrième et commence à repérer des motifs numériques partout autour de lui. « J’étais fasciné par les structures cachées des nombres », raconte-t-il, évoquant notamment sa fascination pour certaines régularités, « surtout le chiffre trois ».
Son talent est vite reconnu. Il obtient une bourse complète pour terminer le lycée dans l’internat d’élite de Choate, dans le Connecticut, dont sont issus John F. Kennedy ou encore John Dos Passos. À court de programme de mathématiques, il passe sa dernière année à mener des recherches libres sous la supervision de professeurs de Yale.
Puis il entre au prestigieux MIT, où il expérimente même un temps le sommeil polyphasique, fractionnant ses nuits en plusieurs siestes quotidiennes pour maximiser son temps de travail. Après trois ans, il interrompt ses études pour un stage dans un fonds spéculatif de San Francisco. Il ne retournera jamais en cours à plein temps, mais obtiendra plus tard officiellement son diplôme.
Pourquoi est-il obsédé par le langage et les données humaines ?
Chez Edwin Chen, l’intérêt pour l’intelligence artificielle ne vient pas d’abord des machines, mais du langage humain : au MIT, il cofonde même une société de linguistique et cherche à comprendre ce qu’il appelle les « fondations mathématiques du langage ».
Il lit aussi beaucoup de science-fiction, et une nouvelle le marque particulièrement : Story of Your Life, de Ted Chiang, qui inspirera plus tard le film Premier contact. On y suit une linguiste tentant de communiquer avec des extraterrestres en identifiant des motifs dans leur écriture.
« Ils ne parlent pas anglais. Alors comment communiquer avec eux ? Comment décoder leur langage ? » se demande-t-il encore aujourd’hui. Pour Chen, cette question est au cœur de l’IA moderne : comment traduire la richesse de la pensée humaine en 1 et 0 compréhensibles par une machine ?
C’est cette obsession qui le pousse à s’intéresser à un problème encore marginal à l’époque, non pas construire de meilleurs algorithmes, mais produire de meilleures données humaines pour les entraîner.
C’est quoi Surge AI, exactement ?
Après ses études, Edwin Chen passe par Google, Facebook et Twitter, où il travaille sur les algorithmes de recommandation et la modération de contenu. Et partout, le spécialiste des données se heurte au même problème : pour entraîner un modèle, il faut des données humaines de très grande qualité. Or, même dans les plus grandes entreprises du monde, celles-ci sont souvent défaillantes.
En 2020, il quitte Twitter et décide de résoudre ce problème lui-même. Il fonde alors Surge AI avec ses propres économies. Là où beaucoup d’acteurs misent sur de l’annotation de masse à bas coût, Chen choisit l’inverse.
La startup recrute des annotateurs hautement qualifiés : chercheurs, professeurs, spécialistes de droit, de médecine, de littérature. Leur rôle ne se limite pas à corriger des réponses, mais à mettre les modèles à l’épreuve, en les poussant dans leurs retranchements.
Concrètement, ils comparent plusieurs réponses d’un même chatbot, tentent de provoquer des erreurs ou des biais, puis définissent des critères précis de ce qu’est une réponse réellement satisfaisante. « Nous voulons encoder la richesse de l’humanité dans les données », résume Chen, qui voit dans cette approche un levier central pour améliorer la qualité des modèles.
Cette exigence a un coût. Surge facture deux à dix fois plus cher que certains concurrents. Mais ses clients – Google, Meta, Anthropic ou encore OpenAI – y voient un investissement stratégique. En quelques années, l’entreprise devient ainsi un fournisseur clé des meilleurs grands modèles de langage (LLM). Le tout sans publicité ni levée de fonds.

Comment Edwin Chen est-il devenu milliardaire sans lever de fonds ?
C’est un choix à contre-courant dans un écosystème obsédé par les levées de fonds et les valorisations rapides. Chen explique avoir toujours détesté ce qu’il appelle « le jeu du statut » de la Silicon Valley. Il se méfie des startups financées par le capital-risque, qu’il décrit comme des « schémas pour s’enrichir vite », et critique un modèle qui pousse à lever beaucoup d’argent, puis à le dépenser tout aussi vite. Selon lui, cela conduit presque mécaniquement aux embauches excessives et à une perte de discipline.
Surge adopte l’exact opposé. L’entreprise limite volontairement sa taille, cherche la rentabilité très tôt et évite toute course à la croissance artificielle. Chen affirme qu’elle est profitable presque depuis le premier jour, et ne compte qu’environ 250 employés, bien moins que ses principaux concurrents.
Pari gagnant. En 2024, moins de cinq ans après sa création, Surge réalise 1,2 milliard de dollars de chiffre d’affaires, tandis que sa valorisation est estimée entre 24 et 30 milliards de dollars. Chen, lui, détient environ 75 % du capital, et c’est cette part qui constitue la majorité de sa fortune.
Que pense-t-il de l’industrie de l’IA actuelle ?
Depuis quelques mois, Edwin Chen accepte davantage de parler publiquement. Non pour promouvoir Surge, dit-il, mais parce qu’il s’inquiète de la direction que prend l’industrie. Car il a vu de l’intérieur comment des produits optimisés pour les clics et l’engagement ont fini par produire des effets délétères.
Il craint aujourd’hui que l’IA reproduise les mêmes erreurs, à une échelle bien plus large. « Je pense que l’industrie optimise actuellement pour de mauvais objectifs », résume-t-il. Il cite certaines plateformes de classement de modèles, qui poussent les laboratoires à chercher la première place sur des benchmarks publics, parfois au détriment de la qualité réelle ou de la sécurité.
À ses yeux, le danger est moins technique que culturel. Comme autrefois avec YouTube ou Twitter, des systèmes extrêmement puissants risquent d’être orientés vers ce qui maximise l’attention, plutôt que vers ce qui maximise la compréhension ou la fiabilité. Il redoute en particulier des modèles capables d’entraîner les utilisateurs dans ce qu’il appelle des « terriers délirants », en renforçant des croyances fausses ou extrêmes.
Si l’intelligence artificielle devient un jour générale, voire superintelligente, Chen estime que ses conséquences dépasseront de loin celles des réseaux sociaux. « Il existe un potentiel presque infini de conséquences imprévues », prévient-il. C’est aussi pour cela qu’il veut désormais peser davantage dans le débat public.
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