Où que l’on soit sur la planète, les femmes jouissent d’une plus grande espérance de vie que les hommes. En France, selon les données de l’Insee, elle était, en 2018, de « 85,3 ans pour les femmes et de 79,4 ans pour les hommes », une différence que les progrès de la médecine moderne n’ont pu que réduire, sans jamais la supprimer totalement. Elle est même devenue une idée profondément ancrée dans la croyance populaire et sujet principal de certaines vidéos humoristiques sur YouTube ou TikTok, présentant des hommes dans des situations risquées, voire stupides, censées expliquer leur moindre longévité.
Une fois mis de côté ces clichés, il y a une réalité biologique expliquant les raisons de cette différence, confirmée par cette étude publiée le 1er octobre dans la revue Science Advances. Ces raisons sont à chercher du côté de notre patrimoine génétique et de la sélection naturelle ; une inégalité construite sous la contrainte de millions d’années de pressions évolutives.
Un privilège féminin partagé avec d’autres espèces
L’écart d’espérance de vie entre hommes et femmes s’observe dans presque tous les pays et toutes les périodes historiques. Les femmes vivent en moyenne 12 % plus longtemps que les hommes, un pourcentage issu des données compilées par l’équipe à l’origine de cette étude (Institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, à Leipzig en Allemagne).
Cette tendance se retrouve également dans la plupart des espèces de mammifères étudiées pour l’occasion ; la longévité des femelles étant aussi supérieure à celle des mâles.
Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont comparé les statistiques de plus de 1 100 espèces de mammifères et d’oiseaux en captivité dans des zoos un peu partout sur la planète. Chez 72 % des espèces de mammifères étudiées, les femelles dépassent les mâles en longévité, alors que chez les oiseaux, l’inverse a été observé : chez 68 % des espèces, ce sont les mâles qui vivent plus longtemps. Cela s’explique, en partie, par la manière dont sont répartis les chromosomes sexuels chez ces deux groupes d’animaux.
Les chromosomes sont de petits « paquets » d’ADN présents dans chacune de nos cellules : ils contiennent nos gènes et déterminent en partie notre identité biologique. Chez les mammifères, les femelles possèdent deux chromosomes X, donc deux exemplaires du même « manuel d’instructions » (XX), ce qui leur permet de compenser plus facilement si ceux-ci comportent des anomalies génétiques.
Les mâles, eux, n’ont qu’un seul chromosome X, accompagné d’un chromosome Y (XY) ; le « manuel Y » étant plus réduit, il contient beaucoup moins d’informations et ne peut pas prendre le relais en cas de défaut sur le X. C’est, en partie, cette différence qui explique pourquoi les hommes sont plus exposés à certaines mutations génétiques, ce qui contribue à expliquer leur moindre espérance de vie.
« Les données recueillies n’allaient pas toujours dans le sens que l’on attendait », confesse néanmoins Johanna Stärk, anthropologue évolutive et co-autrice de l’étude. « Par exemple, chez de nombreux rapaces, les femelles sont à la fois plus grandes et vivent plus longtemps que les mâles. Les chromosomes sexuels n’expliquent donc pas tout. »
Si la génétique pose bien un cadre strict, l’écologie en pose en un autre : quel oiseau va chasser ou lequel va rester au nid, par exemple. Chez beaucoup de rapaces, les mâles défendent le territoire et ravitaillent leurs petits ; ce qui implique une plus grande prise de risques et augmente ses dépenses énergétiques, ce qui, finalement, réduira son espérance de vie moyenne. Les femelles, plus sédentaires pendant la reproduction, s’exposent moins en restant au nid pour veiller sur leur couvée. Un enchevêtrement de facteurs qui prouve qu’il est impossible d’isoler la seule cause génétique des comportements (éthologie) ou des contraintes écologiques.
L’espérance de vie : l’un des produits de la sélection naturelle
Vous l’aurez compris, si la génétique pèse lourdement dans l’équation de l’espérance de vie, elle ne suffit pas à rendre compte, à elle seule, de la complexité de celle-ci. En plus de la dimension écologique abordée précédemment, il faut en ajouter une autre : celle de la sélection sexuelle et des stratégies de reproduction.
Chez de nombreuses espèces polygames, les mâles s’engagent dans une véritable course à la reproduction ; ils se battent pour contrôler leur territoire et attirer les femelles. Afin de maximiser leur succès reproductif, ils développent ainsi des traits et des comportements spécifiques (parades nuptiales, chants spécifiques ou couleurs vives, notamment chez les oiseaux) qui sont souvent énergivores et risqués.
Ces conduites se paient au prix d’une prise de risque plus importante : elles peuvent entraîner des blessures lors de combats, ou rendre l’individu plus visible aux yeux des prédateurs. Plus la compétition sexuelle est féroce, plus les mâles y laissent des plumes (au sens propre comme figuré), ce qui tend statistiquement à réduire leur longévité. Chez les espèces monogames, cette pression est nécessairement moindre, ce qui réduit l’écart de longévité entre les mâles et les femelles.
Une autre notion à aborder est celle de l’investissement parental. Chez la plupart des mammifères, ce sont souvent les femelles qui assurent le plus gros des soins à leurs petits. D’un point de vue strictement évolutif, vivre plus longtemps que la moyenne est un avantage considérable, puisqu’elle donne l’opportunité aux femelles d’accompagner leur progéniture, de les protéger, jusqu’à ce qu’ils deviennent entièrement autonomes et en âge de se reproduire à leur tour.
Chaque année supplémentaire vécue par une femelle est donc une garantie supplémentaire que son enfant devienne un jour parent et assure la pérennité de son héritage génétique au fil des générations. Elle « donne », en quelque sorte, davantage de chance à leurs gènes de se transmettre à un plus grand nombre de descendants.
Les auteurs de l’étude ont aussi voulu savoir si les contraintes naturelles (prédation, maladies, climat) pouvaient expliquer cette inégalité. Pour cela, ils ont choisi de comparer des données issues d’animaux sauvages et d’espèces maintenues en captivité, protégés des contraintes de leur environnement naturel.
Même dans les conditions d’abondance des zoos (nourriture, absence de prédateurs), les femelles vivent toujours plus longtemps que les mâles. Même si la captivité peut parfois réduire de très peu cet écart, jamais il ne disparaît totalement.
Un constat que l’on peut extrapoler à notre situation tant la comparaison est évidente. Au fil du XXᵉ siècle, la médecine a progressé à grande vitesse (antibiotiques, vaccins, anesthésie, etc.), les famines sont bien moins fréquentes et nos conditions de vie généralement plus sûres qu’autrefois, ce qui a contribué à faire bondir l’espérance de vie moyenne. Pourtant, les femmes vivent toujours plus longtemps que les hommes, preuve qu’il est tout bonnement impossible de réduire cette inégalité à des causes sociales ou environnementales. La somme des pressions évolutives inhérentes à la sélection naturelle a favorisé une survie plus longue des femelles ; un avantage qui a fini par s’inscrire au plus profond de notre patrimoine génétique.
- Les femmes vivent plus longtemps que les hommes partout dans le monde, un écart observé aussi chez de nombreuses espèces animales.
- La génétique (notamment les chromosomes sexuels), mais également les comportements reproductifs et les rôles parentaux, expliquent une partie de cette différence.
- Même en supprimant les contraintes extérieures comme les maladies ou la prédation, l’avantage féminin persiste, signe qu’il est profondément enraciné dans l’évolution.
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