L’industrie du jeu vidéo français, longtemps considérée comme un modèle d’innovation et de créativité, traverse une sévère période de turbulences. Don’t Nod, studio derrière la formidable saga Life is Strange, vient d’annoncer une restructuration massive, tandis que le grand Ubisoft peine à retrouver son élan d’antan. Ces secousses révèlent les failles d’un secteur confronté à une concurrence mondiale impitoyable. Un marché devenu « ultra-compétitif et sélectif », selon les termes d’Oskar Guilbert, PDG de Don’t Nod.
Don’t Nod : du rêve narratif au cauchemar financier
Le studio parisien, fer de lance de la narration interactive, se trouve aujourd’hui dans une situation très précaire. L’annonce d’un « projet de réorganisation » pouvant toucher jusqu’à 69 emplois sur 360 (20 % des employés) marque un tournant dramatique pour l’entreprise. Cette décision intervient après une chute vertigineuse du chiffre d’affaires, qui s’est établi à seulement 1,871 million d’euros au premier semestre 2024, soit une baisse de 30 % sur un an.
Guilbert a tenté d’expliquer cette situation hier : « Malgré les actions déjà menées, la société se retrouve contrainte de devoir envisager un projet de réorganisation » Il ajoute : « Je suis pleinement conscient de l’impact que ce projet pourrait avoir pour l’ensemble des collaborateurs. Cependant, il est à ce jour indispensable d’envisager une telle voie face à la nécessité de sécuriser les ressources de notre entreprise ».
Cette restructuration fait suite à une série d’échecs commerciaux, notamment Banishers: Ghosts of New Eden et Jusant, malgré un accueil assez positif de la communauté des joueurs. Le PDG reconnaît : « Nous sommes bien évidemment déçus par nos performances récentes […] Malgré un excellent accueil critique, Jusant et Banishers n’ont malheureusement pas obtenu le résultat commercial escompté ».
La chute vertigineuse du cours de l’action Don’t Nod, qui a perdu 70 % de sa valeur depuis janvier, témoigne parfaitement de la perte de confiance des investisseurs. Au moment de la rédaction de cet article, celle-ci est passée en dessous de 1,50 euro. Il y a six ans, elle se vendait à 30 euros et n’a fait que dégringoler depuis. Le studio, qui avait multiplié les projets grâce au succès monumental de Life is Strange, se voit contraint de recentrer ses activités sur des productions jugées plus rentables.
Ubisoft : un colosse aux pieds d’argile
Ubisoft, autre pilier de l’industrie française du jeu vidéo, n’échappe pas aux remous du marché. L’éditeur d’Assassin’s Creed et de Far Cry n’est vraiment pas au meilleur de sa forme, peine à renouveler ses franchises phares et à s’adapter. Report de ses grosses productions (Assassins Creeed : Shadows), ventes catastrophiques de ses nouvelles (Avatar: Frontiers of Pandora ou Star Wars: Outlaws) : le château de cartes tremble.
L’empire Ubisoft a perdu de sa superbe au fil des années, lassant les joueurs avec ses titres répétitifs, sans saveur et formatés jusqu’à l’os (nous avions traité le sujet dans cet article). Son modèle, qui consiste depuis une dizaine d’années à calquer le gameplay de ses jeux les uns sur les autres, ne tient plus. Une formule qui a permis à l’entreprise de connaître un grand succès pendant un temps, mais qui a fini par agacer le public, assoiffé de nouveautés et d’expériences plus originales.
Les difficultés financières du studio sont exacerbées par les nombreuses polémiques qui entourent ses jeux, notamment en raison de sa volonté de jouer la carte de l’inclusion. Le choix d’un héros noir dans Assassin’s Creed : Shadows a suscité de vives critiques, accusant le jeu de dénaturer, voire d’insulter la culture japonaise.
Si le choix d’un héros basé sur une figure historique (Yasuke) reste louable, la façon dont il a été mis en scène et la communication autour du prochain titre de la saga est resté en travers de la gorge de certains joueurs. « Notre intention n’a jamais été de présenter nos jeux […] comme des représentations factuelles de l’histoire ou de personnages historiques ». Les développeurs ont dû se défendre face à une pétition lancée au Japon pour questionner la pertinence historique et culturelle de présenter un personnage noir comme samouraï. Cette dernière, lancée au mois de juin, avait recueilli 100 000 signatures.
L’industrie vidéoludique mondiale est en crise, avec un marché saturé, des coûts de production en hausse et un secteur qui doit faire face à l’inflation. Don’t Nod et Ubisoft n’y échappent pas. Avec plus de 13 000 licenciements dans le secteur depuis le début de l’année, la France n’est pas épargnée par cette vague de fond. Les erreurs d’appréciation commises pendant la période COVID, où la consommation de jeux vidéo avait explosé, se paient aujourd’hui au prix fort. Aujourd’hui, il est difficile de voir clair dans l’avenir du secteur. Entre la nécessité de s’adapter à un marché très féroce et le besoin de préserver la créativité qui a fait sa renommée, ce dernier se retrouve à un carrefour critique. Sa place sur l’échiquier mondial n’a jamais été aussi fragile qu’aujourd’hui et la capacité des studios hexagonaux à nager en eaux troubles, mais surtout à sortir la tête de l’eau sera déterminante dans les années à venir.
- Don’t Nod annonce une restructuration après des échecs commerciaux et une chute de 30 % de son chiffre d’affaires.
- Ubisoft, autre pilier du jeu vidéo français, peine à renouveler ses franchises et fait face à des critiques et des ventes décevantes.
- L’industrie mondiale du jeu vidéo traverse une crise majeure à laquelle les studios français n’échappent pas.
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