Il aura suffi d’un geste fugace sur le tarmac d’Hanoï pour que le doute s’installe au sommet de l’État. Après la diffusion d’une séquence montrant Brigitte Macron porter vivement ses deux mains sur le visage du président, les communicants de l’Élysée ont fait courir le bruit qu’il s’agit d’images générées par intelligence artificielle avant que la vidéo ne soit authentifiée.
Emmanuel Macron a ensuite parlé de chamaillerie, mais il était déjà trop tard, et la complosphère s’était déjà emparée de l’affaire. Cette polémique, qui n’a dans les faits aucune importance, en dit pourtant très long sur notre époque où tout est devenu brouillé.
Une arme de destruction démocratique massive
Ce climat de défiance n’est pas un accident, mais le symptôme d’une révolution technologique qui bouleverse nos repères. Avec VEO 3, la dernière création de Google, la frontière entre le vrai et le faux n’est plus qu’un lointain souvenir.
En quelques secondes, cette IA est en effet capable de générer des vidéos d’une qualité saisissante sur à peu près tout. Un vrai fantasme de manipulateur : journalistes débitant de fausses informations, dirigeants politiques tenant des propos qu’ils n’ont jamais prononcés, scènes du quotidien si réalistes qu’elles défient la vigilance des experts. Plus inquiétant encore, VEO 3 ne se contente pas de produire des images, elle crée aussi des dialogues, des bruitages, des ambiances sonores… L’illusion est totale y compris pour l’auteur de ces lignes.
Ce modèle arrive au pire moment, alors que la démocratie est remise en cause partout dans le monde par des prédateurs désireux de faire régner la loi du plus fort. Cette technologie offre ainsi aux artisans de la désinformation un arsenal d’une redoutable efficacité. Les “deepfakes”, souvent cités jadis comme des dangers lointains ne relèvent plus de la science-fiction. Ils inondent déjà les réseaux sociaux, et sèment le doute dans l’esprit des électeurs.
La menace est d’autant plus pernicieuse qu’elle exploite nos failles psychologiques. Contrairement aux “fake news” traditionnelles, ces contenus synthétiques jouent sur notre confiance instinctive dans l’image et le son.
On peut certes se bercer d’espoir. D’ailleurs, partout, des cellules spécialisées et vérificateurs de faits entrent en action pour lutter contre les manipulations électorales. Mais n’est-ce pas un pansement sur une jambe de bois ? La désinformation, désormais classée parmi les principales menaces mondiales, rivalise avec les autres grands dangers de notre temps, comme la prolifération nucléaire ou le changement climatique.
Le prix de la course à l’innovation
Il est d’ailleurs ironique de voir Google, qui proclamait jadis « Don’t be evil » (ne soyez pas malveillants) en tant que slogan, contribuer aujourd’hui à cette désorganisation. Le géant de la Silicon Valley n’est pas le seul à s’aventurer sur ce chemin : de nombreux autres acteurs, qu’ils soient entreprises technologiques, laboratoires de recherche ou même États, participent à cette course à l’innovation sans boussole.
Playing around with Veo 3.
Facebook is done for. Misinformation will spread there like wildfire.
I showed this to my Mom and she still didn't realize it was AI: pic.twitter.com/Hp5CKRTOfI
— Zach Weiss (@zachweiss_) May 25, 2025
Certes, la firme de Mountain View assure avoir pris des mesures de sécurité et intégré des filigranes numériques à ses créations. Mais ces garde-fous suffiront-ils face à des acteurs déterminés ? Il est permis d’en douter.
La démocratie repose sur un principe fondamental : celui d’un débat éclairé entre citoyens. Notre vie politique, déjà très moribonde, n’a de sens que si l’opinion publique peut distinguer les vérités factuelles, de celles construites de toutes pièces. VEO 3 et ses probables successeurs pulvérisent cet équilibre déjà précaire. Après ChatGPT, qui a bouleversé l’écrit, Google vient de faire basculer la vidéo dans une ère où tout devient possible. Le flou n’est plus seulement artistique : il est devenu notre nouvelle réalité.
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