Le soldat qui observe son camarade tomber sous les balles, le badaud pétrifié devant un accident de la route, le parent impuissant face à la douleur de son enfant. Tous partagent une expérience commune : ces personnes n’ont pas vécu le traumatisme dans leur chair, et pourtant, leur cerveau en porte les stigmates. Une réalité qui touche près de 10 % des personnes diagnostiquées avec un syndrome de stress post-traumatique (PTSD), mais qui jusqu’à présent demeurait une zone d’ombre dans la recherche neurologique.
Une équipe de Virginia Tech a publié au mois de décembre dernier dans la mégarevue PLOS ONE une étude prouvant que le cerveau d’un témoin de traumatisme subit des altérations très différentes de celles observées chez les victimes directes.
L’empreinte neurologique du traumatisme indirect
Pour bien comprendre cette problématique, une définition s’impose en premier lieu. Comme l’explique le Manuel MSD, le PTSD est « un trouble invalidant qui se développe après une exposition à un événement traumatique. Il est caractérisé par des pensées intrusives, des cauchemars et des flash-backs; l’évitement des rappels du traumatisme ; une cognition et des humeurs négatives ; une hypervigilance et des troubles du sommeil ».
L’origine de la recherche menée par Virginia Tech remonte à l’effondrement meurtrier d’un immeuble à Miami en 2021 (voir vidéo ci-dessous). Timothy Jarome, neurobiologiste et professeur associé au College of Agriculture and Life Sciences, fut frappé par les témoignages de personnes qui, sans aucun lien avec les victimes, développèrent insomnies, cauchemars et crises d’angoisse. Cela, après avoir simplement assisté au drame depuis le trottoir d’en face.
« Ils manifestaient des symptômes de stress post-traumatique, alors qu’ils n’avaient pas vécu l’événement directement et ne connaissaient pas les personnes présentes dans le bâtiment. Nous avons cherché à comprendre les mécanismes cérébraux expliquant ce phénomène », explique le spécialiste. Une observation qui ; d’un point de vue scientifique ; interroge : le cerveau réagit-il différemment quand on vit directement un événement traumatisant ou quand on y assiste à distance ?
Pour répondre à cette question, son équipe a cherché à comprendre comment les souvenirs de traumatismes modifient concrètement les protéines (les « briques » fonctionnelles des cellules) dans trois zones du cerveau. L’amygdale, qui joue un rôle dans la gestion des émotions fortes, le cortex cingulaire antérieur, qui s’occupe du traitement de la douleur émotionnelle et la prise de décision face à des souvenirs négatifs, et le cortex rétrospinal, chargé de la récupération des souvenirs et l’orientation spatiale.
Après analyse, il s’est avéré que l’exposition indirecte au traumatisme déclenche des séries de réactions chimiques complexes et séquentielles, distinctes de celles activées par un traumatisme vécu. Comme si le cerveau utilisait des « itinéraires » biochimiques différents pour traiter un traumatisme direct par rapport à un traumatisme indirect.
Du point de vue intuitif et clinique, on savait que les conséquences psychologiques et comportementales d’un événement traumatique pouvaient varier en fonction de la nature de l’exposition. Mais pour la première fois, cette recherche a identifié des mécanismes biologiques qui sous-tendent ces différences. Nous savions donc que les résultats (ici, les conséquences psychologiques et comportementales) étaient une variable, mais l’équipe de Virginia Tech a démontré les causes de ces variations au niveau biologique.
La dimension genrée du PTSD : pourquoi les femmes sont-elles plus vulnérables ?
Le traitement cérébral du traumatisme indirect diffère également selon le sexe biologique. Les chercheurs ont identifié des voies moléculaires uniquement chez les femmes, notamment liées à la protéine ubiquitine K-63, absentes ou moins actives chez les hommes. L’ubiquitine est une petite protéine qui joue un rôle central dans de nombreux processus cellulaires et agit comme un système de marquage polyvalent qui permet aux cellules de contrôler le sort et l’activité de leurs protéines.
La présence ou l’activité plus intense de ces voies moléculaires chez les femmes pourrait expliquer pourquoi elles sont parfois plus susceptibles de développer certains troubles liés au stress et aux traumatismes après une exposition indirecte. « Cette asymétrie biologique pourrait enfin expliquer un phénomène observé depuis longtemps en clinique : les femmes ont deux fois plus de risques de développer un PTSD que les hommes, qu’elles soient victimes ou témoins », précise Shaghayegh Navabpour, principale auteure de l’étude.
Une découverte très importante pour Jarone, qui souhaiterait désormais étudier dans de prochaines recherches comment les voies moléculaires menant au PTSD chez la femme pourraient être utilisés pour créer des traitements plus ciblés et efficaces. Au lieu de se contenter d’approches généralistes, il espère plutôt développer des thérapies plus adaptées, qui prennent en compte ces différences biologiques.
Aujourd’hui, nous traitons de façon identique les PTSD directs et indirects ; comme si nous administrions un même antibiotique pour traiter deux infections causées par des agents pathogènes différents. Ce qui, au regard de ces nouvelles données, n’est pas réellement optimal.
Ce que nous apprennent ces travaux, c’est que notre système nerveux ne fait pas la différence entre vivre et voir vivre. Celles et ceux qui voient la souffrance subissent aussi la douleur ; différemment, comme nous venons de le voir ; sur le plan neurologique. Témoins ou victimes ; la frontière entre les deux sur le plan cérébral est peut-être moins épaisse que ce que les neurosciences ne le postulaient jusqu’à présent.
- Des chercheurs ont découvert que le cerveau des témoins d’un traumatisme développe des réactions biologiques bien différentes de celles des personnes directement touchées.
- Ces réponses cérébrales varient aussi selon le sexe : certaines voies moléculaires sont plus actives chez les femmes, ce qui pourrait expliquer leur plus grande vulnérabilité face au stress post-traumatique.
- À partir de ces résultats, des traitements plus adaptés pourraient être développés, en tenant compte du type d’exposition au traumatisme et des différences biologiques entre les individus.
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