La berce de Sosnowski (Heracleum sosnowskyi) a été identifiée la première fois lors de la Seconde guerre mondiale, en 1944, par la botaniste soviétique Ida Panovna Mandenova, qui la trouva dans les montagnes du Caucase en Géorgie. C’est en l’honneur de son directeur de thèse, le chercheur Dmitri Sosnowsky, qu’elle la baptisa ainsi. C’est une plante herbacée vivace, une ombellifère géante de la famille des Apiaceae, elle s’apparente, dans une moindre mesure, à la carotte sauvage, mais en format XXL.
Elle peut mesurer entre trois et cinq mètres de haut, sa longue tige ferme tâchetée de pourpre peut mesurer 10 cm de diamètre et elle déploie à son extrémité de vastes ombelles blanches et de longues feuilles découpées d’un mètre de long. Un portrait difficile à rater et un look imposant et élégant, qui lui a valu le succès des passionnés de jardinage, séduits par son potentiel ornemental.
Toutefois, en France, comme le mentionnent nos confrères du Figaro, « on ne peut tout simplement pas la détenir, la planter, la cultiver, la vendre ou encore l’introduire volontairement dans un milieu naturel ». Inscrite sur la liste de l’arrêté du 14 février 2018 qui vise à bloquer l’arrivée et l’expansion des plantes invasives, elle fait partie des 14 espèces interdites de l’annexe I-1, qui concerne les « plantes vasculaires ». En cas d’infraction, la loi française est sévère : trois ans de prison et 150 000 euros d’amende, une peine correctionnelle bien singulière pour quiconque souhaiterait simplement égayer le fond de son jardin d’une touche d’exotisme. Pour une simple plante d’ornement, la sentence est lourde, mais son histoire justifie cette sévérité.

La berce de Sosnowski : une plante toxique née d’une erreur d’État
Originaire d’Asie et du Caucase, la berce de Sosnowski s’est retrouvée progressivement dans nos jardins et nos espaces naturels du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Mais c’est une décision prise à Moscou en 1947, qui va accélérer son expansion ; à l’époque, l’URSS sort exsangue de la guerre : des millions de personnes sont mortes, de nombreuses grandes villes sont en ruines, les cheptels ont été décimés et le bétail restant manque de nourriture. Les kolkhozes (fermes collective de l’Union Soviétique) cherchaient alors une plante fourragère bon marché et productive sur sols pauvres pour remplacer l’orge, l’avoine et le seigle qui faisaient cruellement défaut après les ravages des combats.
Ils jetèrent leur dévolu sur H. sosnowskyi, qui n’était pas encore cultivée à l’époque, mais qui semblait être la réponse parfaite à la crise alimentaire. Très résistante, elle peut pousser sur n’importe quel terrain, ne craint pas les gelées, croît très rapidement et son rendement protéique vaut celui du maïs-ensilage ou de la luzerne. La candidate parfaite, en apparence, pour alimenter les vaches laitières, les porcs ou les moutons et relancer l’économie agricole.
Elle est donc introduite en Russie centrale et septentrionale dès 1947, d’abord à titre expérimental au Jardin botanique polaire-alpin de Kirovsk, avant d’être promue à grande échelle dès 1948. Dans les années 1950 et 1960, elle colonise les terres agricoles de Russie européenne, d’Ukraine, de Biélorussie et des pays baltes. Deux cultivars nommés « Uspekh » et « Severzhanin » sont même sélectionnés pour optimiser son rendement.
Très mauvaise idée : les animaux nourris à la berce ont subi de sévères brûlures cutanées au contact de sa sève, et leur lait était immonde. Très amer, il était en réalité contaminé par les agents toxiques de la plante, des furocoumarines, qui altéraient non seulement le goût, mais nuisait aussi gravement à la fertilité des bêtes et à la santé des veaux.
Des substances aussi redoutables sur la peau humaine, à un détail près qui les rend particulièrement dangereuses : elle paraît inoffensive ; transparente et indolore au contact, la sève ne déclenche aucune réaction immédiate. Ce n’est qu’une fois qu’elle a été exposée aux rayons UV du Soleil, parfois des heures plus tard, que l’inflammation démarre. Des cloques de la taille d’une pomme de terre peuvent apparaître sur la zone touchée, ainsi que des taches qui peuvent subsister plusieurs années durant. En cas de contact oculaire, les conséquences peuvent être dramatiques et provoquer une cécité complète dans le pire des cas.
Même si la culture a été abandonnée par le régime soviétique, le mal était fait. Dès la fin des années 1980, profitant de la désorganisation qui accompagne l’effondrement du bloc soviétique, elle s’échappe des parcelles pour coloniser friches, talus, lisières et berges de cours d’eau. L’Europe de l’Est a depuis été entièrement subermergée par la plante, qui a hérité d’un surnom très noir dans les pays de l’ex-bloc soviétique : « la vengeance de Staline » (« Zemsta Stalina »).
Voilà pourquoi elle figure sur la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne, établie en application du règlement n°1143/2014, et sur celle de l’arrêté français de 2018. Elle n’est d’ailleurs pas seule dans ce cas : ses deux cousines, Heracleum mantegazzianum (la berce du Caucase) et Heracleum persicum (la berce de Perse), sont frappées des mêmes interdictions. Trois espèces du même genre introduites en Europe en tant que plantes ornementales, toutes devenues incontrôlables par leur capacité de reproduction exceptionnelle.
Que faire si vous en avez dans votre jardin ?
D’abord, assurez-vous qu’il s’agisse bien d’une berce de Sosnowski, qu’il est facile de confondre avec d’autres espèces comme la berce commune (Heracleum sphondylium) ou l’angélique sauvage (Angelica sylvestris). Si vous n’êtes pas assurés de vos connaissances en botanique, utilisez la technologie. Des modèles d’IA comme Gemini, Claude ou ChatGPT peuvent vous aider à l’identification si vous leur transmettez les clichés.
Attention toutefois : ils peuvent tout de même se tromper et il est toujours préférable de croiser les informations. L’application PlantNet, disponible gratuitement sur le Google Play Store ou l’App Store s’avère bien plus fiable que les modèles d’IA généralistes pour analyser les détails d’une ombelle ou d’une tige et pourra vous aider à lever le doute.
Si, par malheur, c’est bien une berce de Sosnowski, ne vous avisez surtout pas de la toucher ou même de la détruire à coup de sécateur comme vous le feriez avec des orties. Si vous vous sentez de le faire seul, équipez-vous : combinaison imperméable intégrale, lunettes de protection fermées, et gants épais obligatoires !
Pour vous en débarrasser, privilégiez l’arrachage ou la coupe sous le collet, à 20-25 cm de profondeur, idéalement fin avril ou début mai lorsque la plante est encore jeune et peu enracinée. Faites le par temps couvert de préférence, et évitez à tout prix la débroussailleuse, qui projette des gouttelettes de sève de partout. Si la plante a déjà produit des ombelles, elles partent en sac fermé à l’incinérateur, sans exception. N’espérez pas en finir en une seule intervention : les graines enfouies dans le sol peuvent germer pendant près de dix ans.
C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à contacter votre mairie pour bénéficier d’une éradication sécurisée. Certaines communes organisent des interventions gratuites en partenariat avec des réseaux spécialisés comme FREDON (Fédération Régionale de Défense contre les Organismes Nuisibles). Des campagnes d’éradication sont menées régulièrement, permettant à des équipes spécialisées d’intervenir chez vous si vous avez signalé la présence de la plante. Malheureusement cela ne concerne pas tous les départements ; dans ce cas, il faudra faire appel à une entreprise spécialisée dans l’élimination des espèces invasives. Pour savoir si vous avez la possibilité de profiter de ce dispositif public, rendez-vous sur le site FREDON France ou le portail de l’Office Français de la Biodiversité afin de contacter des agents de l’environnement ou trouver des structures d’aide locales. Mieux vaut un coup de téléphone à la mairie qu’un passage chez le dermatologue, ou pire, chez le juge.
- La berce de Sosnowski est interdite en France, avec des sanctions allant jusqu’à 3 ans de prison et 150 000 € d’amende pour possession.
- Cette plante, séduisante mais toxique, peut causer de graves brûlures cutanées et est responsable de problèmes sanitaires chez les animaux.
- En cas de découverte, il est crucial de ne pas la toucher et de contacter des professionnels pour une éradication sécurisée.
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