Si vous ne connaissez pas Bryan Johnson, permettez-nous une brève présentation de cette ascète des temps modernes. Entrepreneur américain de 48 ans, il a revendu en 2013 son entreprise Braintree (société de paiement propriétaire de Venmo) à PayPal pour 800 millions de dollars. Fortune qu’il a, depuis, employée pour partir en croisade contre la mort ; une hérésie bio-médicale défendue par certains des pires illuminés que la Silicon Valley ait jamais accouchés : Ray Kurzweil, Larry Page; Sergey Brin (cofondateurs de Google), Peter Thiel (cofondateur de PayPal et Palantir), Sam Altman ou encore Jeff Bezos.
Il lança en 2021 le Project Blueprint, une « expérience médicale » et ultra-médiatisée afin d’inverser l’âge de ses organes, résumé par un slogan à la subtilité d’un panneau publicitaire : « Don’t Die » (« ne meurs pas »). Il documente depuis son quotidien devant ses millions d’abonnés : régime strictement végétalien, plus de 100 pilules quotidiennes (vitamines, antioxydants, médicaments détournés pour la longévité comme la metformine ou la rapamycine), dernier repas avant midi, sommeil chronométré, imageries corporelles trimestrielles et même… transfusions de plasma prélevé sur son propre fils.
Une routine qui lui coûte deux millions de dollars par an, et impose la présence d’une trentaine de praticiens à demeure. Johnson est probablement l’humain le plus tracké et analysé de l’histoire et a même eu le droit à un documentaire sur Netflix baptisé Don’t Die: The Man Who Wants to Live Forever. À la Bitcoin Conference 2025, il annonçait vouloir tenir jusqu’en 2140, mais il y a une semaine, le 1er juillet, il a avoué qu’il était atteint d’une maladie chronique et incurable. « Mon estomac s’auto-détruit », expliqua-t-il sur X. En rejoignant la joyeuse chapelle des millionnaires terrifiés par la faucheuse, Johnson voulait entrer dans l’histoire comme l’homme éternel, mais il y entrera finalement comme le cadavre le plus coûteux des États-Unis.
Bryan Johnson : l’ultra-riche qui s’infligeait un quotidien de rat de laboratoire
Avant même de lancer le Project Blueprint, Johnson avait fait établir l’âge biologique de plus de soixante-dix de ses organes, un point de départ qu’il s’est ensuite employé à surveiller sans relâche. Prises de sang tous les trois à six mois, mesure de la vitesse de vieillissement (via la méthylation de l’ADN) deux fois par an, imagerie corporelle complète, échographies, coloscopies, contrôle du sommeil nuit après nuit : rien ne lui échappait.
Summum du grotesque et du glauque : il mesurait, chiffres à l’appui, la durée de ses érections nocturnes à l’aide d’un capteur porté durant le sommeil, avant d’en publier les relevés sur ses réseaux. Il est même allé jusqu’à comparer publiquement ses performances à celles de son fils adolescent, se félicitant que ce dernier tienne deux minutes de plus que lui. Pour améliorer ses propres statistiques, il a eu recours à des séances d’ondes de choc et à des injections de Botox, portant sa moyenne à près de trois heures par nuit, soit au-delà de celle d’un jeune de dix-huit ans.
Outre le rythme de vie draconien auquel il tenait, il s’était lancé, en 2023, dans des thérapies expérimentales très controversées. Aucune d’entre elles n’a jamais montré de résultats probants, mais il avait accepté de se faire injecter, en octobre de cette année, de la follistatine par thérapie génique : un procédé qui consiste à introduire dans ses cellules un gène modifié pour leur faire produire davantage de cette protéine, laquelle bloque la myostatine, le « frein biologique » qui limite la croissance musculaire.
Quelques mois plus tard, en mars 2024, il s’était aussi fait injecter trois cents millions de cellules souches d’origine osseuse dans les genoux, les hanches et les épaules, dans l’espoir d’y régénérer son cartilage rongé par l’âge. Deux interventions sans aucune approbation officielle, qu’il a pourtant exhibées fièrement sur ses réseaux sociaux. Un Narcisse pitoyable, qui pensait s’extraire de la condition des mortels par le haut et qui s’est fait ramener sur terre par le bas.

L’ennemi de l’intérieur
Le 1er juillet, il posta sur X (voir ci-dessous) : « J’ai une maladie auto-immune […] Je vais essayer de résoudre ce problème. Et je partagerai absolument tout ». En effet, Johnson souffre de gastrite auto-immune (GAI), une maladie inflammatoire chronique où le système immunitaire s’attaque par erreur aux cellules pariétales de l’estomac, qui produisent l’acide gastrique.
En plus de permettre la digestion, c’est grâce à lui que l’organisme peut absorber correctement le fer et la vitamine B12. Sans ces deux nutriments, le corps ne renouvelle plus ses globules rouges dans de bonnes conditions, ce qui provoque peu à peu une anémie (carence en globules rouges et en hémoglobine) et, sur le très long terme, fait grimper le risque de cancer gastrique.
Les premiers symptômes de la GAI sont vagues, voire inexistants et beaucoup de patients ne sont diagnostiqués qu’une fois le système digestif endommagé par des années d’inflammation. Mais avec un tel protocole de surveillance, comment les médecins de Johnson ont-ils pu rater la pathologie ?
Le problème était pourtant sous leurs yeux : ses taux de ferritine (la protéine chargée de stocker le fer dans les cellules) étaient au ras des pâquerettes. Un biomarqueur qui aurait dû les alerter, mais son équipe l’a écarté parce que ses taux d’hémoglobine (le pigment des globules rouges qui transporte l’oxygène), restaient parfaitement normaux. C’est celui-ci qui a monopolisé l’attention ; une erreur lourde de conséquences.
Lorsque l’on mesure les taux de ferritine, ils correspondent au fer stocké dans l’organisme ; l’hémoglobine, elle, mesure le fer immédiatement disponible, celui qui circule dans les globules rouges. Voilà pourquoi se fier aux taux de celle-ci était trompeur : quand les apports en fer viennent à manquer, le corps puise d’abord dans ses réserves pour maintenir coûte que coûte son taux d’hémoglobine, vital pour l’oxygénation des tissus. Les taux de ferritine chutent donc en premier, des années avant que l’hémoglobine ne baisse à son tour et ne trahisse enfin l’anémie.
Il est possible d’être gravement carencé, tout en présentant un bilan sanguin irréprochable. C’est exactement ce qui est arrivé à Johnson : ses réserves de fer étaient à sec depuis onze ans. Ce n’est qu’après avoir renouvelé son équipe médicale, début 2026, que de nouvelles batteries de tests ont été lancées et que le verdict est tombé.
On aurait pu croire qu’un tel revers rendrait Johnson plus humble, mais c’est mal connaître ce genre d’énergumène. Fidèle à lui-même, il a d’ores et déjà annoncé vouloir « guérir » de sa maladie, alors qu’elle est incurable, convoquant pêle-mêle des thérapies cellulaires expérimentales ou des anticorps créés par intelligence artificielle. Johnson refuse de mourir, mais il refuse aussi d’avoir tort et d’admettre l’évidence : son corps, qu’il jurait avoir soustrait à la condition mortelle, vieillit et tombe malade comme tous les autres. Pour le moment, sa GAI est prise en charge comme n’importe quel autre patient : des perfusions de fer et de vitamine B12, un traitement dont les principes remontent au milieu du XXe siècle. Ce sont donc les fondamentaux de la médecine contemporaine qu’il méprise, puisqu’il l’accuse de « capituler » face à la GAI. Le roi du biohacking est acculé, mais même au pied du mur, il continue de combattre l’idée qu’il puisse, un jour, être un mortel parmi les mortels. Bonne chance à lui : c’est le seul adversaire qu’il ne mettra jamais à terre.
- Bryan Johnson, entrepreneur et transhumaniste, a révélé qu’il souffre d’une maladie chronique incurable malgré sa quête obsessionnelle contre le vieillissement.
- Son projet de rajeunissement, impliquant des traitements controversés et une routine de vie extrême, s’est heurté à un échec médical avec une gastrite auto-immune.
- Malgré ce revers, Johnson continue de promouvoir des solutions expérimentales, refusant d’accepter les limites de la mortalité humaine.
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