Il arrive parfois qu’un fragment d’os ou d’artefact, coincé dans une anfractuosité oubliée, suffise à faire tanguer un millénaire d’hypothèses, comme ce fut le cas au mois de novembre en Syrie. À Latnija, un recoin calcaire du nord de Malte, des archéologues ont trouvé ce qu’ils n’étaient pas venus chercher : des indices tenaces d’une présence humaine vieille de 8 500 ans. Pas des paysans. Pas des colons. Des chasseurs, des cueilleurs, des navigateurs — bien plus tôt que prévu.
Et si les premières empreintes humaines sur l’île précédaient de mille ans l’arrivée des cultivateurs européens ? Les résultats de leurs fouilles ont été compilés dans l’article Hunter-gatherer sea voyages extended to remotest Mediterranean islands, publié le 9 avril dans la revue Nature.

Une traversée sans voile, ni carte, ni retour garanti
Depuis des décennies, la narration dominante voulait que l’agriculture fût le catalyseur des grands mouvements humains vers la mer : qu’il ait fallu maîtriser la culture du sol, organiser les premières formes de sédentarité, pour ensuite oser affronter les flots ; cette étendue mouvante, imprévisible, sans frontières visibles, qui avait jusqu’alors retenu les chasseurs-cueilleurs sur les rivages.
Mais à Latnija, les données exhumées ont brisé ce fil chronologique trop bien tressé. L’étude fait état de découvertes indiscutables : des artefacts en pierre façonnés par la main humaine, des foyers construits, des restes alimentaires issus tant du milieu terrestre que marin. Parmi ces vestiges, un détail tranchait : des os de cervidés, en particulier ceux de cerfs élaphes (Cervus elaphus), censé avoir disparu de l’île depuis des siècles à l’époque concernée.
« Nous avons trouvé de nombreuses traces de faune sauvage, y compris des Cerfs rouges, que l’on pensait ne plus exister sur l’île à cette période », précise Eleanor Scerri, à la tête de l’équipe. Les humains n’étaient pas simplement présents ici, mais ils chassaient, cuisinaient et consommaient des ressources diversifiées.
Pour atteindre Malte, ces groupes ont dû affronter une réalité géographique tenace : 100 km d’eau libre, sans l’appui d’un littoral continu, sans voile, sans boussole. Probablement à bord de simples pirogues creusées dans des troncs, avec pour seuls instruments les étoiles et les courants. Selon l’équipe, ces embarcations de fortune ne pouvaient les déplacer qu’à seulement 4 km/h, ce qui ne les a pas empêchés de franchir l’infranchissable.
« Même lors du jour le plus long de l’année, ces navigateurs devaient affronter plusieurs heures d’obscurité totale en pleine mer », souligne l’archéologue Nicholas Vella. La mer n’était donc pas une frontière pour ces courageux aventuriers, mais déjà un territoire à conquérir.

Les derniers chasseurs d’Europe n’étaient pas les derniers à comprendre la mer
Ce qu’a révélé Latnija n’est pas qu’une simple date à rajouter au calendrier de la préhistoire insulaire. C’est tout un pan du récit européen, celui des chasseurs-cueilleurs dits « tardifs », qui se voit contraint à une réévaluation : non plus comme des groupes stationnaires, repliés sur des niches écologiques continentales, mais comme des communautés mobiles, conscientes, capables de stratégies complexes d’adaptation et d’exploration.
Les archéologues ne décrivent pas ici une exception. Ils dépeignent un système d’organisation, avec ses gestes techniques, ses savoirs empiriques, ses routines maritimes. La mer n’était plus un obstacle passif ; elle est devenue le lieu d’une pratique humaine active, où l’on pêchait, où l’on transportait, où l’on s’installait, même temporairement, sur des terres nouvelles.
Ces hommes n’ont pas laissé d’écrits derrière eux, de temples ou de grandes forteresses, mais ils ont tout de même transformé l’espace autour d’eux. Selon les chercheurs, l’arrivée de ces communautés pourrait avoir contribué à l’extinction de plusieurs espèces endémiques, en raison d’une pression de chasse plus intense ou de perturbations écologiques indirectes. « Nos résultats ajoutent un millénaire à la préhistoire maltaise et obligent à réévaluer les capacités maritimes des derniers chasseurs-cueilleurs d’Europe », conclut Scerri.

Si l’on allait plus loin, on pourrait même dire qu’ils font mieux : ils rendent à ces communautés, trop souvent réduites à leur marginalité technologique, une complexité culturelle et cognitive que leur absence d’écriture avait peut-être fait oublier. Ces chasseurs-cueilleurs n’étaient ni naïfs, ni prisonniers du sol. Ils savaient dompter la mer et y tracer tout de même leur chemin, sans aucune carte maritime. Leurs traces ne tiennent pas en monuments, mais en restes : des foyers mal éteints, des os rongés par le temps, des outils en pierre taillés. Juste ce qu’il faut pour qu’on les entende enfin !
- Des chasseurs-cueilleurs ont atteint l’île de Malte il y a 8 500 ans, soit 1 000 ans avant l’arrivée des premiers agriculteurs.
- Ces populations ont traversé 100 km de mer ouverte sans voiles, utilisant probablement des pirogues rudimentaires, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle la navigation complexe ne débute qu’après l’invention de l’agriculture.
- Outils en pierre, foyers, ossements de cerfs rouges supposés disparus prouvent une occupation humaine durable, remettant en cause la chronologie classique des sociétés mésolithiques en Méditerranée.
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