Depuis quelques années, l’idée que les animaux seraient capables de former des jugements sociaux gagne du terrain. Ce que l’éthologie nomme évaluation sociale consiste, pour un animal, à tirer des conclusions sur un congénère ou sur un humain à partir de comportements qu’il a observés. On savait déjà que les chiens, espèce domestiquée depuis des millénaires, sont doués d’une forte intelligence (dépendante de son espèce) et sont très sensibles aux interactions humaines. Mais jusqu’où va leur capacité à nous évaluer, à nous « juger » ?
C’est ce qu’ont cherché à comprendre une équipe de chercheurs du Konrad Lorenz Institute à l’Université de Vienne, en publiant le 28 juin 2025 cette étude dans la revue Animal Cognition. Peut-être que l’animal le plus loyal de la planète a, lui aussi, un avis bien tranché sur nos petites mesquineries.
Loyauté ne veut pas dire indulgence : voilà ce que votre chien pense vraiment
Pour y voir plus clair dans cette problématique, les chercheurs ont usé d’une méthode assez classique en cognition animale, baptisée écoute tierce (ou « eavesdropping », en anglais). L’idée est de faire observer à un chien deux humains se comportant de manière très différente. Le premier joue le « gentil humain », il est généreux et donne de la nourriture à un autre chien, l’autre la garde pour lui.
On regarde ensuite si le chien qui observe la scène montrera une préférence pour l’un ou pour l’autre une fois qu’il aura l’occasion d’interagir librement avec eux.
Après observation, les chercheurs sont parvenus à une conclusion pour le moins… ambiguë. Sur les 40 chiens testés (répartis selon l’âge : jeunes, adultes, séniors), seuls trois ont montré une réelle préférence : deux pour la personne généreuse, un pour l’égoïste. Pour tous les autres, aucun biais de comportement ne permet ainsi de conclure que les chiens « jugent » nos actions ; en tout cas, pas dans ce cadre-là.
Une méthodologie qui manque de flair ?
Doit-on pour autant être déçus par ces résultats, et en conclure que, peu importe notre comportement vis-à-vis de notre chien, celui-ci n’en aura pas grand-chose à faire ? Non, ce n’est pas réellement ce que nous démontre cette étude.
En réalité, l’absence de préférence marquée dans ce test ne signifie pas que les chiens sont incapables de nous juger. Elle met surtout en lumière les limites de la méthode expérimentale utilisée par les chercheurs. Eux-mêmes d’ailleurs le reconnaissent volontiers : un test fondé uniquement sur deux choix simples (approcher l’un ou l’autre des humains) ne suffit sans doute pas à révéler toute la complexité du raisonnement social chez le chien.
Porter un jugement sur un comportement passe, certes, par l’observation d’une scène, mais cela suppose également d’interpréter ce que le chien en voit. L’information il est capable d’en retenir, puis la réutiliser plus tard dans une situation complètement différente.
Un traitement cognitif qui réclame de la part de l’animal un certaine expérience, une capacité d’abstraction, voire même une motivation spécifique. Autant de facteurs qu’un chien domestique, bien entouré par sa famille et peu exposés à des situations conflictuelles n’a pas forcément l’habitude de mettre à l’épreuve et d’éprouver dans un contexte émotionnellement stable et prévisible.
C’est pourquoi les auteurs de l’étude proposent d’élargir ces tests à d’autres profils canins. Des chiens policiers, des chiens-guides ou des chiens errants, par exemple, sont exposés à des environnements sociaux bien moins amicaux, où ils doivent souvent lire les intentions des humains pour leur propre survie ou leur mission. Ces chiens-là seraient peut-être dotés d’une grille d’analyse de leur environnement bien plus affûtée, et pourraient réagir plus explicitement face à des comportements qu’ils jugent altruistes ou injustes.
Notons que ce n’est pas la première fois que cette question est posée. Une étude japonaise de 2017, par exemple, avait montré que les chiens adultes étaient plus enclins à préférer des humains « justes » ou généreux, contrairement aux chiots. Le jugement moral ne serait donc pas inné, mais induit par l’expérience que gagnera l’animal en grandissant.
D’autres travaux ont montré que les chiens tendaient aussi à préférer les personnes perçues comme compétentes : par exemple, celles qui gagnaient un jeu de tir à la corde face à un adversaire. Comme si, dans certains cas, leur loyauté s’accompagnait d’un « flair pour le mérite ».
Détail qui en amusera certains (ou pas !) : lorsque ce même type de test est appliqué aux chats, ceux-ci n’ont strictement… aucune réaction. Que leur humain soit agressif, neutre ou gentil, cela ne semble pas affecter leur comportement d’approche. Dire que l’on s’en doutait un peu serait comme dire que l’eau mouille : une litote.
Finalement, que nous prouve cette étude ? Elle ne tranche pas la question de savoir si les chiens nous jugent ou non ; mais que s’ils le font, c’est selon leurs propres critères, dont certains nous échappent encore. Le vrai piège ici, c’est d’attendre d’eux qu’ils le feraient au regard de nos propres standards moraux : c’est l’une des nombreuses facettes de l’anthropocentrisme. Un prisme bien naturel chez nous, mais qui nous empêche souvent de considérer l’altérité réelle des animaux, surtout lorsqu’il s’agit de ceux que l’on côtoie le plus fréquemment.
- Une étude récente teste si les chiens réagissent différemment face à un humain altruiste ou égoïste : la plupart restent indifférents.
- Les résultats ne prouvent pas qu’ils sont incapables de juger, mais que la méthode employée est sans doute trop simpliste pour capter leur logique.
- Plutôt que de projeter nos propres critères sur eux, il faut accepter que leur perception sociale suive des codes qui ne sont pas les nôtres.
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