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États-Unis : la communauté scientifique est en état d’alerte face aux décisions de Trump

Une rude tempête politique souffle sur l’édifice scientifique américain.

En quelques semaines à peine, le gouvernement de Donald Trump a déclenché une vague de perturbations au sein des institutions scientifiques américaines, provoquant une onde de choc ressentie bien au-delà des frontières nationales. Alors que licenciements, contradictions et rhétorique hostile se multiplient, la communauté scientifique cherche à préserver son intégrité face à ce qui apparaît comme un véritable assaut contre ses valeurs fondamentales.

Ces valeurs ; preuves empiriques, indépendance intellectuelle, rigueur méthodologique et inclusion ; les chercheurs veulent les défendre à tout prix. La riposte s’organise, et il ne s’agit pas d’actions isolées, mais de l‘ensemble des acteurs scientifiques du pays.

L’impact des décrets exécutifs sur l’activité scientifique

Dans le domaine de la recherche outre-Atlantique, plusieurs organisations occupent une position stratégique, comme chez nous en France. L’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), éditrice de la prestigieuse revue Science, les Académies nationales des sciences, de l’ingénierie et de la médecine, ainsi que l’Association des facultés de médecine américaines (AAMC) sont la voix institutionnelle de leurs membres respectifs.

Parallèlement, les regroupements universitaires comme l’Association des universités américaines (AAU), l’Association des universités publiques, et le Conseil américain sur l’éducation défendent les intérêts des établissements d’enseignement supérieur engagés dans la recherche. Le décor est désormais posé.

Ces entités, soumises à des contraintes spécifiques liées à leurs modes de financement et à leurs mandats représentatifs, ajustent leurs positionnements et leurs interventions selon des temporalités variables, dépendantes des cycles budgétaires.

La gravité exceptionnelle de la situation actuelle a poussé certaines universités et associations à entamer des poursuites judiciaires contre le gouvernement fédéral pour bloquer des décrets exécutifs préjudiciables à l’activité scientifique. En coulisse, la plupart mènent des actions diplomatiques et stratégiques discrètes auprès des décideurs politiques à Washington DC. Un travail de lobbying institutionnel et de négociation politique qui se déroule hors du regard public.

Dans le cas présent, ces efforts visent spécifiquement à atténuer l’impact des décisions controversées de l’administration Trump sur l’écosystème scientifique américain, en mobilisant des réseaux d’influence institutionnels pour protéger le financement, l’indépendance et l’intégrité de la recherche scientifique nationale.

Le directeur général de l’AAAS, Sudip Parikh, s’est fermement opposé à la nomination de Robert F. Kennedy Jr. ; militant anti-vaccins aux positions difficilement défendables ; au poste de Secrétaire à la Santé et aux Services sociaux (HHS).

L’AAMC a dénoncé les licenciements survenus au sein du HHS, tandis que l’AAU a contesté les réductions arbitraires des coûts indirects dans les subventions des Instituts nationaux de la santé (NIH). Les présidents d’universités, y compris dans des États républicains, ont alerté sur les conséquences désastreuses pour la santé publique qu’entraîneront les coupes budgétaires du NIH. L’agence a décidé de plafonner les « frais indirects » à 15 %, ce qui signifie qu’elle financera moins ces coûts pour les institutions de recherche. Une mesure saluée bien évidemment par un certain Elon Musk.

Le rôle des Universités dans la défense de la science

La réponse des responsables universitaires, souvent jugée trop mesurée par certains membres du corps enseignant, se veut être efficace au long terme. Une posture frontale de résistance apparaît peu envisageable compte tenu de l’ampleur des responsabilités qui incombent aux dirigeants d’institutions scientifiques. Ces derniers évaluent donc avec soin le moment optimal pour intervenir, conscients de leurs obligations envers les ressources qu’ils administrent et les personnes qu’ils dirigent.

Ellen Granberg, présidente de l’Université George Washington, qualifie la situation actuelle de « tragédie risquant de détruire une entreprise scientifique qui fait l’envie du monde, qui a sauvé d’innombrables vies et produit des innovations alimentant notre économie ». Elle a toutefois ajouté que « tout en suivant attentivement les procédures juridiques et en respectant ultimement la loi, nous ferons tout notre possible pour préserver les principes que nous avons toujours suivis et protéger les membres de notre communauté ».

Dans cet environnement très tendu, les chercheurs jouissant d’une protection statutaire renforcée par le Premier Amendement de la Constitution américaine se retrouvent avec une immense responsabilité sur les épaules. Ces garanties constitutionnelles, qui sanctuarisent la liberté académique contre les pressions politiques directes, confèrent aux universitaires titularisés une latitude d’action et d’expression considérablement plus étendue que celle dont disposent les responsables administratifs de leurs établissements.

c’est pourquoi les modalités d’engagement différent. Les professeurs titulaires peuvent déclencher un plus vaste répertoire d’actions contestataires : publications critiques dans des revues scientifiques de premier plan, tribunes médiatiques dénonçant les atteintes à l’intégrité scientifique, témoignages devant les commissions parlementaires, ou encore participation active aux mouvements citoyens de défense de la science.

Les dirigeants universitaires, confrontés à des impératifs institutionnels contraignants, doivent quant à eux développer une autre posture dialectique. Confrontés à l’impératif de préservation institutionnelle d’une part, et à leur vocation de protection des libertés intellectuelles d’autre part, ils élaborent ce que l’on pourrait appeler une diplomatie académique à double niveau. Leurs interventions publiques doivent être calibrées sans compromettre la pérennité de leurs institutions, tout en créant les conditions d’une dissidence intellectuelle protégée en leur sein.

Cette dialectique peut se manifester à travers plusieurs dispositifs institutionnels : l’établissement de protocoles juridiques robustes protégeant les chercheurs qui dénoncent des interférences politiques dans le processus scientifique ; l’allocation de ressources financières internes vers des programmes de recherche évaluant méthodiquement l’impact des politiques contestées ; ou encore le développement de réseaux académiques transnationaux permettant la poursuite des travaux scientifiques dans des espaces partiellement soustraits aux pressions politiques nationales.

L’objectif : maintenir simultanément une façade institutionnelle capable de négocier avec les pouvoirs politiques, tout en aménageant des espaces protégés où peut s’épanouir une critique scientifique rigoureuse des décisions gouvernementales. Une ambivalence assumée, qui fait toute la force du système universitaire face aux tentatives d’instrumentalisation politique du savoir.

La résistance par l’excellence et l’intégrité

Les revues scientifiques, piliers essentiels de la diffusion du savoir, réaffirment leur engagement envers les standards les plus exigeants d’intégrité scientifique. La grande famille Science s’est engagé à continuer de publier des recherches novatrices et des analyses critiques, sans compromis sur les principes fondamentaux qui régissent l’évaluation par les pairs. Elle devient donc presque une gardienne d’un espace de circulation des idées scientifiques, partiellement soustrait aux contingences politiques nationales et aux tentatives d’instrumentalisation.

Cette position, partagée par d’autres publications d’envergure comme le Journal of the American Medical Association et la Public Library of Science, vise à préserver l’indépendance de la recherche scientifique internationale. Un acte de résistance essentiel pour que les chercheurs hors des États-Unis ne voient pas leurs programmes de recherche ou leurs méthodologies affectés par les décisions politiques américaines.

Les semaines à venir représentent vraisemblablement l’épreuve la plus ardue que la communauté scientifique américaine ait jamais affrontée. Dans tous les cas, elle devra continuer à prospérer dans cette nouvelle ère, dans laquelle l’appareil gouvernemental trumpien a déjà entamé un profond travail de sape. Le modèle traditionnel de neutralité politique de la science, révèle aujourd’hui ses limites face à un pouvoir exécutif qui instrumentalise précisément cette neutralité pour démanteler les protections institutionnelles du savoir scientifique. L’Histoire jugera-t-elle sévèrement cette période où l’une des plus grandes puissances scientifiques mondiales aura délibérément sabordé les fondements mêmes de sa prééminence intellectuelle au nom d’intérêts économiques à court terme et d’un populisme anti-intellectuel méthodiquement cultivé ? Certains faits historiques nous ont bien prouvé qu’une érosion institutionnelle et intellectuelle peut mettre des décennies à être corrigée, la question se pose donc sincèrement.

  • Les récentes décisions du gouvernement américain ont fragilisé les institutions scientifiques, entraînant des licenciements et des restrictions budgétaires qui inquiètent la communauté de la recherche.
  • Universités, associations et chercheurs s’organisent pour préserver l’indépendance scientifique, combinant actions juridiques, lobbying et publications critiques face aux pressions politiques.
  • La remise en cause des financements et de l’autonomie de la recherche pourrait affaiblir durablement l’influence scientifique des États-Unis, avec un impact sur l’innovation et la coopération internationale.

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