À l’origine, le terme anglais « skincare » (littéralement « soin de la peau ») désignait une routine d’hygiène et de prévention : nettoyer, hydrater, protéger sa peau ; rien de plus. Toutefois, comme souvent sur les réseaux sociaux, cette routine intime a tourné au vinaigre.
Sur TikTok, le hashtag #skincare affiche plus de 35 millions de vidéos. Celles qu’on peut y regarder n’ont parfois plus rien à voir avec le soin : ce sont quasiment des performances cosmétiques, ritualisées et codifiées, habituellement exécutées par de très jeunes filles. Sérums, exfoliants, actifs, layering (superposition de plusieurs produits cosmétiques)… Certaines influenceuses s’en tartinent quotidiennement le visage comme si la peau nue était devenue indésirable. Pour la toute première fois, une étude ; publiée dans la revue Pediatrics ; s’est penchée sur cette problématique, menée par des dermatologues de la Northwestern University (Evanston, Illinois). Sans grande surprise, ce qu’ont découvert les chercheurs sombre dans le grotesque.
Quand la « beauté » brûle la peau
Pour faire le point sur la question, 100 vidéos skincare ont été passées au crible, publiées par des vidéastes de 7 (!) à 18 ans. En moyenne, chaque vidéo met en scène 6 produits cosmétiques différents, avec une fourchette allant jusqu’à une douzaine de soins par routine. Coût estimé : 168 $ par mois, pour une combinaison de 11 ingrédients actifs. Dans les 25 vidéos les plus populaires, 76 % contiennent au moins un allergène connu, souvent du parfum ou des conservateurs sensibilisants.
On y retrouve, dans une grande majorité de ces vidéos, des acides exfoliants de type AHA (alpha-hydroxyacides), utilisés normalement pour lisser la peau et stimuler le renouvellement cellulaire. Certains contenus cumulent jusqu’à sept produits contenant des AHA différents dans une seule routine.
Utilisés de manière abusive, ces acides rendent la peau plus vulnérable aux rayons soleil, accentuent le risque de brûlures, d’irritations et, à long terme, de cancers cutanés. C’est pourquoi leur usage doit impérativement être compensé par une protection solaire ; pourtant seules 26 % des vidéos analysées incluent un produit qui en contient. Le reste ? Rien. Même pas un écran solaire de base.
Dans un cas relevé par les chercheurs, une fillette rousse de 10 ans, à la peau pâle et couverte de taches de rousseur (un profil à très haut risque de mélanome) applique huit produits différents, dont plusieurs exfoliants puissants… sans la moindre protection contre les UV.
Exemple ci-dessous, avec une créatrice du nom de by.fannys, spécialisée dans la création de contenus skincare/ASMR. Suivie par plus de 6,1 millions de personnes, elle est connue pour se ruiner littéralement le visage à chaque vidéo qu’elle poste. Dans celle-ci, elle applique 13 produits différents pour respecter sa « night skincare », soit sa routine avant d’aller se coucher.
@by.fannys night skincare 🫶🏻🫧 #skincare #skincareroutine #nightskincare #skincareASMR #ASMR
Le diktat de la peau parfaite
L’étude note également que 81 des 82 créateurs de contenus analysés étaient des filles, presque toutes présentant une peau claire et sans imperfections visibles, selon les auteurs. Une représentation totalement biaisée, normative, excluante, qui alimente finalement une injonction : avoir une peau parfaite ou renoncer à se montrer.
« La majorité des routines analysées n’offrent aucun bénéfice réel pour les mineurs, mais les exposent à des risques durables » avertissent les auteurs. La docteure Tess McPherson, de la British Association of Dermatologists, commente de son côté :
« Des enfants de plus en plus jeunes cherchent à utiliser des produits de soin dont ils n’ont pas besoin et qui ne leur sont d’aucune utilité. C’est un constat très préoccupant sur la manière dont notre société perçoit ce à quoi la peau devrait ressembler. »
Face à ces dérives, TikTok botte bien évidemment en touche. Sollicitée par Gizmodo, la plateforme n’a pas répondu ; seul un porte-parole de l’entreprise s’est exprimé auprès du Guardian. « Ce type de contenu est très répandu sur toutes les plateformes, et les auteurs reconnaissent ne pas avoir mesuré son impact sur le bien-être des adolescents. Ils ont cependant identifié des bénéfices tangibles en termes d’expression personnelle chez les jeunes, de renforcement des liens entre parents et adolescents, et de construction d’une communauté solidaire sur TikTok ».
« Expression personnelle » ? La belle affaire, en effet ! On voit nettement à quoi joue TikTok en choisissant ces termes : maquiller une dépersonnalisation précoce sous des termes pseudo-émancipateurs. Les chiffres de cette étude sont pourtant clairs ; ces routines ne servent à rien, sauf à abîmer la peau et à provoquer des complexes (dans la veine du phénomène de « Looksmaxxing »). Quand des enfants doivent sacrifier leur santé pour mériter d’exister à l’écran, ce n’est plus une tendance, mais une pathologie sociale.
- Les routines skincare sur TikTok, populaires chez les très jeunes, sont devenues des rituels cosmétiques excessifs, dénaturant le concept initial de soin de la peau.
- Une étude a révélé que ces pratiques impliquent trop de produits, souvent coûteux et contenant des allergènes ou des acides exfoliants, exposant les jeunes peaux à des risques d’irritations, de brûlures et de dommages à long terme.
- Malgré les dangers et la promotion d’une beauté irréaliste, TikTok minimise l’impact négatif de ces contenus qui pullulent sur la plateforme.
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