Le SCAF (Future Combat Air System) ou « système de combat aérien du futur » était, sur le papier du moins, l’un des programmes de défense les plus ambitieux que l’Europe ait jamais tenté depuis les années 1980. Initié en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, rejoint ensuite par l’Espagne en 2019, il devait, sur le long terme, complètement remplacer le Rafale français et l’Eurofighter allemand et espagnol à l’horizon 2040. Deux avions de chasse qui étaient les fers de lance des forces aériennes du bloc européen et les derniers grands succès technologiques militaires du Vieux Continent.
Le budget du programme était démesuré : 100 milliards d’euros, puisqu’en réalité, le SCAF n’était pas un avion, mais plusieurs programmes imbriqués. Son épine dorsale était bien un chasseur de sixième génération (comme le F-47 américain, ou le J-36/Baidi chinois), mais il était conçu pour opérer en tandem avec des drones autonomes et un réseau de commandement sécurisé. Le sigle SCAF recouvrait tout cela : le « combat cloud », reliant en temps réel les forces aériennes française, allemande et espagnole. Ce premier pilier vient d’être sacrifié : l’avion lui-même, emportant, de fait, tout le reste avec lui.
Hier, lundi 8 juin, soit deux jours avant l’Internationale Luftfahrtausstellung Berlin (le salon aéronautique de Berlin), le gouvernement allemand a décidé de sonner le glas du SCAF. Le chancelier Friedrich Merz a conseillé à Macron d’abandonner le programme, et comme le rapportent nos confrères du Monde, l’Élysée a reconnu que les deux chefs d’État avaient « chacun regretté l’impossibilité pour les industriels de s’entendre sur la continuation de ce projet ». Un échec douloureux offrant sur un plateau d’argent le monopole du ciel européen à un Pentagone qui n’en attendait pas tant.
Dassault et Airbus : le choc des cultures industrielles
D’abord, la distribution des savoir-faire industriels était bancale dès le départ du projet, et lors du déroulement de celui-ci, une guerre de tranchées entre deux entreprises que tout oppose s’est déclarée. Dassault Aviation, maître d’œuvre désigné du chasseur, tenait les rênes du développement et entendait bien les garder. Le groupe français, souverain et jaloux de ses architectures de vol et de ses technologies embarquées, refusait d’en céder le contrôle à Airbus Defence and Space (la branche militaire d’Airbus), désignée pour représenter les intérêts industriels de l’Allemagne et de l’Espagne dans le programme, au même titre que Dassault le faisait pour la France.
Deux barons industriels nationaux, donc, censés co-développer le même chasseur, mais qui ne se sont jamais accordés sur la définition du verbe « co-développer ». Pour Dassault, co-développer signifiait qu’Airbus se charge de la fabrication de certains des équipements du chasseur, sans accès aux données ou aux brevets qui constituent le capital technologique du groupe. Capital qui permet à Dassault de mettre son Rafale au pinacle sur les marchés d’exportation et de concurrencer, par exemple, Lockheed Martin et son F-35.
Une définition intenable pour Airbus : représenter l’Allemagne et l’Espagne dans un programme dont les deux tiers de la valeur technologique resteraient juridiquement et commercialement propriété de Dassault revenait à demander à Berlin et Madrid de financer la compétitivité future d’un rival sur le même marché. Comme le souligne Francis Tusa, analyste défense britannique cité par Reuters, le programme « était sous assistance respiratoire depuis trois ans ».
L’échec du SCAF est révélateur : il nous apprend que la notion même d’« industrie de défense européenne » n’existe pas. Certes, il existe bien plusieurs industries de défense françaises, allemandes, espagnoles, britanniques ou suédoises, mais aucune entité supranationale n’a jamais eu l’autorité d’imposer aux champions nationaux les compromis qu’une vraie coopération exige. Sans bâton à brandir pour faire autorité, les programmes communs ne survivent que tant que les intérêts nationaux convergent, et déraillent dès que la question du contrôle technologique est mise sur la table.

Des spécifications trop divergentes
En plus de ces petites guerres d’égo industrielles, les armées des pays partenaires n’ont tout simplement jamais voulu le même avion : pour un projet commun, c’est difficilement surmontable. La France voulait un aéronef pouvant opérer depuis un porte-avions et d’emporter des armements nucléaires ; deux contraintes non négociables dictées par sa doctrine militaire.
La première découle, bien sûr, de l’existence du Charles de Gaulle, l’unique porte-avions à propulsion nucléaire non américain au monde, qui ne peut intervenir que si son groupe aéronaval embarqué dispose d’un chasseur de pointe.
La seconde est indissociable de la dissuasion nucléaire française, héritée de de Gaulle, qui repose sur une dyade : les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), et la composante aéroportée, dont l’avion de combat est l’un des vecteurs principaux. Le successeur du Rafale devait donc, par définition, être capable d’emporter l’ASMP-A, le missile nucléaire air-sol actuellement en service.
L’Allemagne ne dispose d’aucun porte-avions et sa doctrine nucléaire se résume à abriter des bombes B61 américaines sur la base de Büchel sans avoir aucun droit de décision sur leur emploi. Le pays ne voyait donc aucun intérêt à supporter les surcoûts de développement liés à l’appontage sur porte-avions et à la certification pour l’emport de missiles nucléaires : deux impératifs sans aucune valeur ajoutée pour ses propres forces aériennes.
Pour Berlin, les priorités opérationnelles du SCAF étaient ailleurs : la Bundeswehr a besoin d’un chasseur capable d’assurer la supériorité aérienne sur le flanc est de l’OTAN, interopérable avec les appareils alliés. Friedrich Merz était allé encore plus loin en février 2026, remettant publiquement en cause la nécessité même d’un chasseur habité de nouvelle génération pour l’armée allemande, dans un contexte où les drones de combat longue portée semblent pouvoir remplir une partie croissante des missions jadis dévolues aux avions de chasse.
Les deux pays avaient deux visions irréconciliables du SCAF ; une impasse dont Douglas Barrie, chercheur à l’IISS (International Institute for Strategic Studies) mesure immédiatement la portée : ce n’est « pas vraiment le signal idéal à envoyer, ni à Washington, ni à Moscou », explique-t-il.
Un naufrage qui obligera les délégations européennes à retourner à Washington, la queue entre les jambes, pour signer de nouveaux bons de commande pour le F-35. Rêver européen, mais consommer américain : un retour à la normale pour l’U.E. qui se vit comme une superpuissance dans ses discours, mais se comporte comme un protectorat docile dans ses actes.
Le SCAF : un projet trop lent pour survivre à l’urgence ukrainienne
Peut-être que le SCAF aurait survécu si le contexte géopolitique du continent était stable, mais depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les armées européennes n’ont plus le temps d’attendre. Le 24 février 2022, le conflit de haute intensité est revenu sur le continent, et ses forces aériennes ont besoin de chasseurs capables d’opérer maintenant, pas d’un appareil dont le premier prototype n’était pas attendu avant les années 2030.
L’Allemagne, qui a annoncé dès mars 2022 un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr, a naturellement orienté ces ressources vers des équipements immédiatement opérationnels : des F-35 pour remplacer ses Tornado, des systèmes de défense antiaérienne, des munitions, une flotte d’hélicoptères lourds américains Chinook, ainsi qu’une numérisation de la communication de ses forces blindées.
La France, quant à elle, n’était pas dans une situation réellement différente : ses Rafale ont été engagés au-dessus du Sahel, en Irak, en Syrie, et le conflit ukrainien a accéléré la prise de conscience que le parc existant devait être maintenu en condition opérationnelle et renforcé avant de financer un successeur hypothétique pour 2040.
Même si, en avril 2026, Macron défendait encore le SCAF, assurant qu’il n’était « pas du tout » mort, il était le seul à y croire. Le Sénat ne partageait plus sa position et Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères et de la défense, déclarait qu’« il n’y avait plus qu’Emmanuel Macron qui croyait encore à la survie du SCAF ».
Il semblerait, encore une fois, que l’histoire se répète, comme en 1985, lorsque la France avait rompu avec le consortium Eurofighter pour développer le Rafale en solitaire, incapable de s’entendre avec Londres et Bonn sur les performances d’un appareil que chacun voulait tailler à sa mesure. Le parallèle avec le SCAF est très difficile à écarter : dans les deux cas, les nations impliquées ont lancé un programme commun sans jamais résoudre la question préalable de savoir si leurs doctrines militaires respectives étaient compatibles avec le partage d’une même plateforme. L’Union européenne a pourtant eu quarante ans pour bâtir les institutions qui lui auraient permis d’éviter un second échec : une agence de défense avec un réel pouvoir d’arbitrage et un budget militaire commun, par exemple. Si elle n’a pas jugé bon de le faire, c’est parce que le fameux multilatéralisme duquel elle se targue obéit à cette règle : on coopère volontiers sur ce qui ne coûte rien, et on retrouve sa souveraineté nationale dès que l’enjeu devient trop important. Adieu le SCAF, et que Washington se rassure : le parapluie américain sur l’Europe n’est pas près d’être plié, puisque le Vieux Continent vient une nouvelle fois de prouver qu’il est incapable de coudre le sien.
- Le programme SCAF, visant à développer un chasseur européen commun, a été abandonné en raison de divergences industrielles et stratégiques entre la France et l’Allemagne.
- Les priorités opérationnelles des deux pays étaient incompatibles : la France voulait un avion adapté à ses doctrines nucléaires et navales, tandis que l’Allemagne se concentrait sur la supériorité aérienne classique.
- L’échec du SCAF souligne l’incapacité de l’Europe à unir ses industries de défense face à des défis géopolitiques pressants, entraînant un retour à l’achat d’avions américains comme le F-35.
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