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Le coût énergétique de la viande : combien coûte vraiment un steak ?

La consommation de viande est-elle viable dans un monde en crise énergétique ?

Notre système alimentaire mondial nage en plein paradoxe : nous n’avons jamais mangé autant de viande qu’aujourd’hui et pourtant, d’un point de vue énergétique, il est cruellement inefficient pour la produire. Un constat qui s’applique également aux œufs et aux produits laitiers.

C’est une équipe de hercheurs norvégiens, autrichiens et suisses qui viennent de poser le doigt sur cette problématique et de quantifier précisément ce déséquilibre. Leur étude a été publiée il y a un mois ; le 17 décembre exactement ; dans PNAS Nexus. Une revue scientifique en ligne, relativement récente, qui a fait son entrée dans le paysage de la recherche en 2022. Celle-ci est le fruit d’une collaboration entre plusieurs institutions prestigieuses, notamment la National Academy of Sciences (NAS), l’Oxford University Press, la National Academy of Engineering et la National Academy of Medicine.

La face cachée de notre assiette : une consommation énergétique démesurée

Premier point soulevé par les travaux menés par l’équipe du professeur Edgar Hertwich à l’Université norvégienne des sciences et technologies (NTNU) : l’asymétrie dans la production de notre système alimentaire. L’analyse des données recueillies entre 2015 et 2019 révèle que les produits d’origine animale engloutissent près de 60 % de l’empreinte énergétique agricole mondiale. Cette proportion colossale contraste violemment avec leur apport nutritionnel : ces mêmes aliments ne fournissent que 18 % des calories consommées par l’humanité.

En cause, le processus de transformation, tel que l’explique le Pr Hertwich, qui est au cœur de ce paradoxe. Nous cultivons d’abord des végétaux comestibles pour nourrir des animaux qui n’en restitueront qu’une fraction dérisoire sous forme de calories alimentaires. Cette conversion, essentiellement alimentée par les énergies fossiles, pose nécessairement la question de la viabilité à long terme de ce modèle de production.

Des alternatives sont explorées aujourd’hui, mais elles sont encore à l’état embryonnaire : viande imprimée en 3D (l’entreprise Cocuus ou Steakholder Foods) ou consommation d’insectes. Cependant, la transition vers ces nouvelles sources de protéines nécessitera une adaptation profonde de nos habitudes alimentaires et de nos systèmes de production.

Les inégalités mondiales du rendement énergétique alimentaire

Pour quantifier cette réalité, les chercheurs se sont appuyés sur une méthodologie combinant deux modèles d’analyse complémentaires. Le modèle EXIOBASE a permis d’évaluer la consommation énergétique des différents secteurs économiques, tandis que FABIO a fourni des données détaillées sur la production, le commerce et la consommation alimentaire.

Cette approche, appliquée à 123 produits regroupés en 10 catégories et 20 régions mondiales, a permis de calculer un rapport entre énergie investie / énergie produite. Les résultats sont, à première vue, assez positifs puisqu’ils ont noté une nette amélioration à l’échelle mondiale. Entre 1995 et 2019, ce ratio est passé de 0,68 à 0,91.

Cela signifie qu’en 1995, pour produire une unité d’énergie alimentaire sous forme de viande, il fallait investir 1/0,68 = 1,47 unité d’énergie. Autrement dit, on dépensait près de 50 % d’énergie en plus de celle qu’on récupérait. En 2019, il fallait investir 1/0,91 soit 1,10 unité d’énergie, il y a donc du progrès. 

Toutefois, même si les chiffres sont encourageants, ils masquent des disparités géographiques considérables. Les régions les moins industrialisées, notamment l’Afrique de l’Ouest avec un coefficient remarquable de 2,70, démontrent une efficience énergétique supérieure. Ces zones, qui abritent 68 % de la population mondiale, maintiennent des systèmes alimentaires plus économes en énergie que leurs homologues des pays industrialisés.

L’interconnexion périlleuse entre alimentation et géopolitique énergétique

Ce système de production, tel que nous l’avons bâti, éminemment dépendant du gaz et du pétrole, souffre d’une vulnérabilité systémique inquiétante. L’histoire récente en fournit des illustrations claires : de la crise pétrolière des années 1970 aux répercussions du conflit ukrainien, les soubresauts géopolitiques provoquent des ondes de choc simultanées sur les marchés énergétiques et alimentaires.

Une corrélation étroite, soulignée par Rasul et ses collaborateurs, qui transforme fondamentalement la problématique de la sécurité alimentaire en un enjeu de sécurité énergétique. Dans les pays développés, l’apparente amélioration de l’efficience énergétique pourrait cacher un phénomène plus complexe : un simple déplacement de la production vers des régions plus efficientes, via les importations alimentaires.

Ce phénomène est souvent appelé « délocalisation de la pollution » ou « fuite de carbone ». Les pays développés importent une part croissante de leurs produits alimentaires, notamment des produits agricoles nécessitant une grande quantité d’eau et d’énergie pour leur production (comme le soja, le bœuf ou l’huile de palme). Ces produits sont fréquemment cultivés dans des pays en développement où les coûts de production sont moins élevés, en partie grâce à des prix de l’énergie plus faibles.

La production de ces aliments dans des pays aux normes environnementales, parfois moins strictes, permet, en dernier ressort, d’externaliser les coûts environnementaux associés à la production (déforestation, pollution de l’eau, émissions de gaz à effet de serre).

Une problématique qui était autrefois perçue comme un enjeu purement agricole se retrouve donc désormais étroitement reliée à la question énergétique. Nous ne pouvons pas caractériser notre mode de production alimentaire comme étant résilient, c’est même complètement l’inverse, il est extrêmement vulnérable et nous expose à de multiples risques. Chocs exogènes (crises économiques, conflits, nouvelles pandémies, événements climatiques extrêmes), changements environnementaux (changement climatique, dégradation des sols, perte de biodiversité et pollution) et vulnérabilités sociales. Une refonte profonde de celui-ci n’a donc jamais été aussi urgente.

  • La production alimentaire mondiale consomme énormément d’énergie, notamment pour la viande, qui fournit peu de calories en retour.
  • Les zones les moins industrialisées sont plus efficaces énergétiquement, tandis que les pays développés externalisent leurs impacts environnementaux.
  • Notre système alimentaire, dépendant des énergies fossiles, est vulnérable aux crises géopolitiques et climatiques, nécessitant une réforme urgente

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