Originaire d’Asie du Sud-Est, cette plante, c’est le kratom, consommée traditionnellement par de nombreux paysans thaïlandais ou malaisiens avant une dure journée du labeur comme les Occidentaux avalent leur tasse de café. Ses grandes feuilles viennent d’un arbre, Mitragyna speciosa, qui appartient à la famille des Rubiaceae, celle du caféier. Elles doivent être mâchées, infusées ou réduites en poudre pour que la plante libère ses principes actifs, qui provoquent un effet stimulant à faible dose et un effet sédatif lorsqu’ils sont ingérés en plus grande quantité.
Depuis le début des années 2000, aux États-Unis, l’industrie des compléments alimentaires s’en est emparée, la commercialisant sous forme de poudres, de gélules ou d’extraits liquides. Il est très facile d’en trouver, puisque ces produits sont vendus quasiment partout : supérettes, stations-services, boutique dédiées à la cigarette électronique ou à la vente de CBD. Souvent présentés dans des emballages attrayants, ils sont vantés comme des remèdes 100 % naturels et beaucoup de consommateurs ne savent pas réellement ce qu’ils avalent.
Entre 1 et 6 % des Américains en auraient déjà consommé, et les centres antipoison du pays ont reçu 3 434 signalements liés au kratom en 2025, soit une hausse de 1 200 % en dix ans. Si la feuille du kratom présente déjà des risques d’accoutumance et de toxicité à forte dose, c’est surtout son industrialisation sous forme d’extraits ultra-concentrés qui a rendu sa consommation bien plus dangereuse.
La dérive marchande de l’industrie du kratom
Bien que le kratom provoque des effets psychotropes proches de ceux des opiacés (morphine, codéine, héroïne), il n’en est pas un ; il est ce qu’on appelle un opioïde atypique. Une substance qui agit sur les mêmes récepteurs cérébraux sans pour autant partager la même structure chimique ni appartenir à la même famille botanique que le pavot à opium.
Caleb Alexander, épidémiologiste à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health explique que la feuille en elle-même renferme plusieurs dizaines d’alcaloïdes (substances organiques principalement d’origine végétale), mais que les deux les plus actifs sont la mitragynine et la 7-hydroxymitragynine, dite 7-OH.
Le kratom apaise donc la douleur, dissipe l’anxiété, procure une euphorie et améliore l’humeur, mais, comme les opiacés peut provoquer, à la longue, une lourde dépendance et un sevrage physique et psychologique très désagréable. Sensations de chaud-froid, faiblesse, irritabilité, nervosité, troubles digestifs ou dépression.
Si le kratom était vendu uniquement sous forme de feuilles, les autorités sanitaires américaines n’auraient pas à s’inquiéter autant. À l’état naturel, la plante ne contient que très peu de 7-OH, son principe actif le plus puissant, que la FDA (Food and Drug Administration) estime jusqu’à treize fois plus puissant que la morphine. Sentant le bon filon se profiler, certains industriels ont trouvé la parade pour attirer toujours plus de consommateurs.
À partir de mitragynine extraite en masse, des laboratoires la transforment chimiquement en 7-OH, qu’ils concentrent ensuite sans retenue dans des comprimés, de la poudre, des gommes et des shots aromatisés. Le consommateur croit acheter un complément naturel, étiqueté comme « kratom », mais il repart chez lui avec un produit aux effets psychotropes beaucoup trop puissants. Les risques de surdoses sont alors multipliés, à l’insu des acheteurs.
Face à ces dérives, l’administration américaine a fini par réagir, mais uniquement en visant les concentrés. Aux États-Unis, les drogues sont catégorisées depuis 1970 dans des « annexes » selon leur intérêt médical et leur potentiel addictif. L’Annexe I, la plus sévère, regroupe les substances jugées sans usage thérapeutique et à haut risque de dépendance, comme l’héroïne ou le LSD. En juillet 2025, la FDA a recommandé d’y inscrire le 7-OH.
Le 26 août 2026, la DEA (Drug Enforcement Administration), l’agence fédérale antidrogue, y a placé temporairement trois dérivés de synthèse apparentés. Le 7-OH lui-même n’y figure toujours pas : le 9 octobre, le département de la Justice a présenté une version révisée de son projet, qui classerait pour deux ans en Annexe I tout produit dépassant 1 milligramme de 7-OH par gramme. Ce classement pourrait entrer en vigueur au plus tôt le 13 novembre.
La feuille en elle-même et la mitragynine restent légales au niveau fédéral ; en 2018, le ministère de la Santé avait renoncé à les interdire, de peur de pousser ses consommateurs vers des opioïdes de rue bien plus dangereux. Actuellement, chaque État fixe ses propres règles, et un produit interdit dans un comté peut se trouver en vente libre dans le suivant, ou en quelques clics sur Internet.
Loi anti-drogue : pourquoi le modèle répressif français a échoué
En France, le kratom, la mitragynine et le 7-OH ont été inscrits sur la liste des psychotropes le 1er janvier 2020 : tout achat ou détention est strictement interdit. L’ANSM avait recensé vingt cas d’usage problématique entre 2007 et 2018, dont un décès survenu dans un contexte de polyconsommation.
Toutefois, il reste très facile de s’en procurer sur Internet puisqu’il nous a suffi de quelques minutes pour trouver plusieurs sites qui en livrent en France. Brillante démonstration, une fois encore, que la prohibition d’une substance ne supprime pas la demande. En reléguant le kratom dans la clandestinité, à l’instar de l’alcool lors de la Prohibition des années 1920 aux États-Unis, la France s’est donc privée de tout moyen de contrôler la qualité de ce qui circule sur son territoire.
Le jour où les concentrés de 7-OH qui font des ravages outre-Atlantique déferleront sur l’Hexagone, si ce n’est pas déjà le cas, les organismes de santé (ANSM ou centres d’addictovigilance) ne pourront que constater les dégâts a posteriori, une fois les produits en circulation. Les premières alertes arriveront trop tard, comme ce fut le cas au Texas où les décès liés au kratom et au 7-OH sont passés de 14 en 2017 à 114 en 2023. À ce petit jeu du chat et de la souris, ce sont toujours les revendeurs en ligne qui gagnent, puisqu’une interdiction à l’aveugle telle qu’elle a été prise en France est pour eux le meilleur cadeau qui soit : un marché dérégulé.
- Le kratom, plante aux effets psychotropes, est de plus en plus consommé aux États-Unis, où sa forme concentrée pose des risques d’overdose.
- Bien que la feuille soit légale, des extraits puissants comme le 7-OH, liés à des décès, sont ciblés par les régulateurs américains.
- En France, le kratom est interdit, mais son accès en ligne reste facile, créant un marché clandestin sans contrôle de qualité.
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