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Lire dans les pensées pour résoudre des crimes ? L’Inde franchit une ligne rouge

Peut-on sonder les cerveaux pour débusquer la vérité ?

En 2021, dans une ville de l’ouest de l’Inde, une adolescente signale à sa famille puis aux autorités avoir été violée à l’école par un homme d’une vingtaine d’années. Tombée enceinte à la suite de ces faits, elle avorte, puis porte plainte. Le suspect, un certain Surjaram, nie en bloc les faits. Il demande à être libéré sous caution et, pour appuyer sa version, accepte de se soumettre à une batterie de tests médico-légaux, dont un particulièrement inhabituel : le Brain Electrical Oscillation Signature profiling, ou BEOS.

Ce « test » semble sortir tout droit d’un thriller dystopique : équipé d’un casque EEG (électroencéphalogramme), le suspect doit écouter une série de courtes phrases en rapport avec le crime pendant que son activité cérébrale est enregistrée. Si certaines zones du cerveau s’activent d’une manière jugée typique d’un souvenir vécu, cela pourrait indiquer une « connaissance expérientielle » du crime, donc sa culpabilité. Dans le cas de Surjaram, les signaux ne montaient rien de tel, il a de ce fait été libéré.

Depuis les années 2000, plus de 700 enquêtes criminelles en Inde ont utilisé le BEOS dans le cadre de meurtres, de viols ou d’attentats. Officiellement, le test n’est pourtant pas recevable comme preuve directe depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010. En pratique, il influence les décisions de justice et se diffuse de plus en plus, en Inde comme à l’étranger, au mépris de toute rigueur scientifique ou règles éthiques.

Quand le cerveau devient témoin à charge

Le BEOS a été mis au point par Champadi Raman Mukundan, psychologue clinicien de formation, qui fonda dans les années 2000 l’entreprise Axxonet pour développer cette technologie. Il s’est inspiré d’une technique américaine connue sous le nom de brain fingerprinting, élaborée dans les années 1980 par le neuroscientifique Lawrence Farwell. Celle-ci repose sur l’observation d’un signal électrique apparaissant dans le cerveau, appelé P300, qui apparaît environ 300 millisecondes après la présentation d’un stimulus reconnu comme pertinent par le cerveau : un nom, une image, un mot lié à une expérience passée.

Plutôt que de se limiter au P300 seul, Mukundan souhaite concevoir un système de détection plus complet. Il affirme pouvoir détecter, non seulement la reconnaissance d’un élément lié à un crime, mais la trace d’un souvenir vécu (la « connaissance expérientielle »).

Le BEOS analyse plusieurs formes d’ondes cérébrales, censées refléter l’activation de réseaux neuronaux spécifiques associés à la mémoire autobiographique. Il ne s’agirait plus seulement de savoir si un suspect connaît un fait qu’on lui reproche, mais s’il l’a réellement vécu, tant sur le plan émotionnel que physique.

Le protocole du BEOS, en lui-même, est problématique et relève du fantasme scientiste. Les courtes phrases écoutées par l’accusé sont fabriquées par les enquêteurs à partir de leur propre version des faits. Quoi de mieux pour orienter la perception de la personne incriminée, et induire une charge émotionnelle susceptible d’influencer son activité cérébrale ?

Pourtant, si son cerveau réagit aux séquences, l’analyste conclut bien à cette fameuse « connaissance expérientielle », sans jamais prouver qu’il s’agit bien d’un souvenir réel et non d’une projection née d’une confusion mentale.

D’un point de vue purement scientifique, le BEOS existe seulement en appui sur des hypothèses non validées : qu’un souvenir se laisse lire électriquement ; qu’il soit identifiable à l’état brut ; et surtout, qu’il ne puisse pas être contaminé par le récit policier lui-même. Le test devient ainsi circulaire : il prétend prouver ce qu’il contribue à implanter

Aucun autre protocole indépendant n’encadre la sélection des phrases, leur formulation ou leur séquençage, alors même que tout l’édifice repose sur l’interprétation de ces « réponses cérébrales » par un opérateur dont la formation en neurosciences n’est pas clairement définie ou suffisante pour une telle interprétation.

Le chercheur Sridhar Devarajan, neuroscientifique à l’Indian Institute of Science de Bengaluru, pointe des méthodologies « frivoles et bâclées ». La principale étude citée pour valider BEOS, menée entre 2006 et 2008 sur seulement 110 participants, n’a jamais été publiée dans une revue à comité de lecture.

D’autres critiques rappellent que les souvenirs sont malléables et que l’activité cérébrale observée pourrait aussi correspondre à une reconstruction mentale, voire à une contamination par des interrogatoires antérieurs. Sous ce prisme, le BEOS peut presque être interprété comme un test de Turing inversé : on essaie de prouver que l’humain est coupable en réagissant comme un humain ; absurde et dangereux. Malgré cela, il continue d’être promu comme un outil d’investigation fiable et neutre.

Quand la justice s’incline devant la machine

En 2010, la Cour suprême indienne a reconnu que les techniques comme le BEOS, le détecteur de mensonges ou la narcoanalyse portaient atteinte aux droits fondamentaux des suspects. Leur usage sans consentement viole le droit à ne pas s’auto-incriminer, protégé par la Constitution indienne. Cette décision impose depuis plusieurs garde-fous : les tests ne peuvent être réalisés qu’avec l’accord explicite de la personne, en présence d’un avocat, et leurs résultats ne sont pas recevables comme preuves directes devant un tribunal.

Ces protections devraient, en théorie, fortement limiter la portée de tels outils. Toutefois, les magistrats continuent de s’y référer pour motiver certaines décisions : l’octroi ou le refus d’une libération sous caution ou pour conforter une hypothèse d’enquête, par exemple ; des phases procédurales pendant lesquelles les exigences de preuve sont moins strictes. Exactement comme si on interdisait un poison à la vente, mais qu’on autorisait son usage dans certaines recettes alimentaires si l’on arguait qu’il serait utile pour donner de la couleur à celle-ci.

En 2021, dans une affaire de viol et de meurtre, un homme a été soumis au BEOS, sept ans après les faits présumés. Le juge s’est tout de même servi des conclusions du test, jugées incriminantes, pour refuser sa libération sous caution.

À l’inverse, en 2018, un directeur d’école accusé du viol d’une fillette de sept ans a été libéré sur la seule base de tests BEOS, polygraphes et narcoanalyses. Le juge a explicitement cité les résultats pour justifier sa décision. Ironie jsuprême : ce même juge a depuis été nommé à la Cour suprême et devrait en devenir président en 2028.

Le pire, c’est que le BEOS continue de s’étendre. Des formations ont été dispensées à la police du Guyana, à des représentants du Rwanda, à des institutions du Bangladesh. En 2023, l’université NFSU (pilier de la formation médico-légale en Inde) a ouvert un campus en Ouganda. Les chercheurs qui promeuvent la technologie affirment qu’elle est fiable à 99,99 %, que les erreurs relèvent de l’opérateur, et que le système, mis à jour régulièrement, ne présente « aucune limite technique ».

Si l’on considère le contexte national de l’Inde, le BEOS n’est finalement qu’un symptôme d’un système judiciaire sous pression, gangrené par la lenteur, la surcharge, l’impunité et la violence institutionnelle. Rappelons tout de même que des milliers de plaintes pour viols sont déposées par des femmes chaque année, la majorité classée sans suite. Bien sûr, le BEOS est vanté par l’Inde comme une solution moderne, pratique et prétendument objective, apte à produire des résultats quand les moyens manquent et que les enquêtes patinent. Il est surtout un raccourci, une tentative de sauver la façade sans réformer les procédures. Une société qui s’accroche à ce genre d’artefacts pour rendre justice, c’est une société qui a troqué l’inflexibilité pour la rapidité, le doute pour la machine et l’éthique pour un faux sentiment d’efficacité. Quand un influx nerveux suffit à accuser, à quoi bon s’embarrasser du théâtre judiciaire ?

  • Le BEOS, utilisé en Inde par les autorités judiciaires, prétend identifier des souvenirs criminels via l’analyse des ondes cérébrales.
  • Le protocole est non validé, manipulable, et fondé sur des interprétations biaisées.
  • Il influence juges et enquêtes malgré son inadmissibilité légale et s’étend déjà hors du pays.

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