Derrière la facture astronomique de 72,8 milliards d’euros validée par le conseil d’administration d’EDF le 18 décembre dernier se cache une nouvelle stratégie industrielle. En plus de construire six nouveaux réacteurs nucléaires EPR2, EDF entend révolutionner sa méthode de travail pour offrir aux Français une électricité à prix maîtrisé. Un pari audacieux qui repose sur un concept venu tout droit des usines automobiles : l’effet de série.
Le principe est simple. Entre le premier réacteur et le dernier, EDF table sur une baisse totale des coûts de près de 30%, avec une économie de 32 mois sur les délais de construction. Comment ? En misant sur son expérience acquise entre 1970 et 1990, lorsque la France bâtissait 58 réacteurs nucléaires pour un coût total d’environ 65 milliards d’euros actuels. À l’époque, des modèles standardisés, des équipes enchaînant les chantiers sans interruption et un apprentissage continu avaient permis de réduire les coûts à chaque nouvelle construction.
EDF compte reproduire cette recette gagnante avec les EPR2. Le programme repose sur une architecture particulière : six réacteurs bâtis par paires sur trois sites distincts. Penly accueillera les deux premiers, puis Gravelines pour la deuxième paire et Bugey pour la troisième. L’objectif est de mutualiser les infrastructures au sein de chaque site, depuis les travaux de terrassement jusqu’aux installations de support. Cette mutualisation permettra une économie d’environ 15% sur le coût du second réacteur de chaque paire. La deuxième tranche de Penly coûtera 20% à 30% moins cher que la première, assure EDF.
Le financement de ce chantier titanesque a été ficelé avec l’État. Le montage reposera sur un prêt à taux bonifié de l’État couvrant environ 60% des coûts de construction, un contrat pour différence sur 40 ans et un mécanisme de partage des risques entre le gouvernement et EDF. Ce dispositif, notifié à la Commission européenne le 19 novembre 2025, s’inspire du modèle mis en place pour la centrale tchèque de Dukovany. La décision finale d’investissement est attendue pour fin 2026, après un audit mené par la délégation interministérielle au nouveau nucléaire au premier trimestre.
Inspiration chinoise
Pour affûter sa méthode, EDF s’est inspirée de… la Chine. Les deux EPR de Taishan ont montré les bénéfices de cette stratégie de construction en série. Le rapport Folz, commandé par EDF en 2019, soulignait déjà que la construction simultanée de deux tranches sur un même site avait constitué un véritable atout pour le chantier chinois. Les équipes françaises détachées sur place ont observé et documenté ces bonnes pratiques pour les appliquer sur le sol national.
L’autre levier majeur réside donc dans la réduction des durées de chantier. Chaque mois économisé diminue les frais intercalaires, des intérêts qui courent pendant la construction et représentent souvent des sommes colossales pour un projet de cette envergure. EDF a revu ses ambitions : le premier EPR de Penly sera construit en moins de 90 mois contre 96 initialement prévus. À terme, l’objectif est de descendre à 70 mois pour les derniers réacteurs, un délai qui se rapprocherait des performances des chantiers chinois récents. Les bonnes pratiques chinoises permettront de commencer les travaux d’électrotechnique une vingtaine de mois après le premier béton nucléaire.
Le calendrier est désormais arrêté. Le premier béton nucléaire pour le réacteur de Penly est attendu pour mars 2029, avec une mise en service espérée en 2038. La mise en service du premier réacteur est programmée avec une durée de 12 à 18 mois entre chaque unité suivante.
Tout ce projet vise à réduire le prix de l’électricité pour le consommateur. L’électricien doit travailler à optimiser l’exploitation de ces EPR2 pour atteindre l’objectif cible d’un coût de production de 70 euros par MWh. Un seuil jugé essentiel pour maintenir la compétitivité de l’industrie française et préserver le pouvoir d’achat des ménages. Toutefois, EDF reconnaît qu’il ne sera pas possible d’atteindre cet objectif avant d’avoir construit, par paires, au moins 14 EPR2 en France. Le gouvernement attend d’ailleurs un devis pour quatre paires supplémentaires. EDF prévoit de dépenser 2,7 milliards d’euros dès 2026 pour avancer sur les travaux des EPR2.
Quitte ou double
Reste une inconnue de taille : la demande. Selon RTE, si la consommation électrique française n’augmente pas fortement, la production massive des nouveaux réacteurs nucléaires ne sera pas absorbée. Le gestionnaire du réseau projette une consommation de 580 TWh par an à l’horizon 2050, contre 442 TWh en 2024. Un défi supplémentaire qui conditionne la rentabilité de l’ensemble du programme et place le gouvernement face à un impératif : accélérer l’électrification des transports et de l’industrie.
Si EDF parvient à tenir ses promesses de réduction des coûts et des délais, les consommateurs pourraient bénéficier d’une électricité décarbonée et compétitive pour les décennies à venir. Dans le cas contraire, la facture pourrait s’alourdir encore, avec des frais financiers qui pourraient porter l’addition globale à 100 milliards d’euros selon les calculs de la Cour des comptes. Le chantier industriel du siècle ne fait que commencer.
- EDF mise sur l’effet de série pour réduire de 30% les coûts de construction entre le premier et le dernier de ses six nouveaux réacteurs EPR2.
- L’objectif est d’atteindre un coût de production de 70€/MWh pour garantir une électricité compétitive, mais ce seuil ne sera atteignable qu’après la construction d’au moins 14 réacteurs.
- Le financement repose sur un prêt d’État à taux bonifié couvrant 60% des coûts, avec une mise en service du premier réacteur prévue en 2038
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