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« Launch Design » : Renault délègue-t-il la conception de ses voitures en Chine ? Un responsable répond

Launch Design, basé à Shanghai, a le vent en poupe : de nombreux constructeurs font appel à ses services pour déléguer en partie le développement de leurs nouveaux projets automobiles. Alors que Renault s’apprête à dévoiler la Twingo, en quoi le studio chinois lui a permis de réduire les coûts et raccourcir son cycle de développement ?

Renault a révélé cette semaine à Shanghai avoir travaillé avec 30 partenaires chinois pour le développement de la nouvelle Twingo électrique. Parmi eux, une entreprise appelée « Launch Design » dénote. Contrairement aux autres partenaires chargés de fournir des pièces ou des matériaux, elle apporte des services d’ingénierie. Elle est « notre seule collaboration de ce genre », déclare à Presse-citron Zhaopeng BAI, le responsable des achats de Renault en Chine, lors d’un voyage de presse. Une affiliation qui a longtemps été secrète, puisque, malgré un contrat signé en avril 2024, jamais Renault ne l’a vraiment mise en avant.

En questionnant Weiming SOH, le patron de Renault Group China, cette relation ne semble pourtant pas interdite de mention. En inaugurant l’Advanced China Development Centre (ACDC) à Shanghai en début d’année, pour raccourcir la durée de développement de ses voitures de 4 à 2 ans, Renault avait invité le patron du studio, en présence de plusieurs journalistes. En ce mois d’octobre 2025, et alors que la Twingo n’est qu’à quelques jours de sa présentation officielle, ce dernier sera amené à « poursuivre leur collaboration sur d’autres projets », nous annonçait Weiming SOH. Entendez par là le développement de modèles similaires à la Twingo, pour le compte de Dacia et de Nissan.

Clients Launch Design Shanghai
Les principaux constructeurs automobiles qui se sont appuyés sur les services de Launch Design, affichés sur son site officiel © Launch Design

Qui est Launch Design, le « co-développeur » de la Renault Twingo ?

Née en 2000, l’entreprise Launch Design a parcouru du chemin avant d’arriver à collaborer avec le constructeur au Losange, mais jamais il n’a été aussi puissant et sollicité dans l’industrie. Après avoir aidé BYD pour le lancement de son F3 en 2004, l’entreprise a passé les vingt dernières années à étendre son offre jusqu’à proposer une offre inédite en Europe : développer un projet automobile de A à Z, sans que le constructeur n’ait à intervenir directement. Et ce jusqu’à la phase de prototypage et de validation pour l’étape de fabrication.

Dans le jargon, elle se catégorise comme un « ESP » : un Engineering Service Provider. Lors d’un entretien avec Presse-citron, l’ingénieur Jérémie Coiffier en charge du projet Twingo (mais aussi R5 et R4) nous expliquait que ce genre d’acteurs était aussi présent ailleurs, y compris en Europe. Mais que, contrairement à des concurrents comme Magna, Launch Design « ne se concentre pas uniquement sur l’automobile ». Parmi leurs autres projets, des avions, des drones, des trains, des bus, ou encore des quadricycles. « Ils ont pratiquement tout testé dans les transports », ajoutait le responsable français installé à Shanghai.

En vingt ans, Launch Design est resté très discret dans la presse. Mais en coulisse, l’entreprise de son vrai nom Shanghai Longchuang Automotive Design Co., Ltd comporte des milliers de salariés, dont « des centaines de designers ». Ainsi, l’entreprise « n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on trouve en Europe. Ils ont de gros moyens », expliquait Jérémie Coiffier. Il ajoutait : « l’écart principal, c’est leur développement rapide et compétitif. Launch Design est capable de développer jusqu’à 30 modèles par an ».

Renault Group China
Les nouveaux locaux ACDC à Shanghai en Chine © Presse-citron

Renault et Launch Design, les dessous d’un premier co-développement

Le site de Launch Design nous permet de découvrir des noms familiers. Si la plupart sont bien chinois, les clients du studio basé à Shanghai sont aussi européens et même français, avec la présence de Citroën et Peugeot. Mais à s’y pencher de plus près, les projets sur lesquels Launch Design a travaillé sont assez particuliers : ils ne regardent pas le marché européen. Peugeot avait fait appel pour son Landtrek, un pickup en collaboration avec les Chinois de CHang’an, et Citroën pour son C3-XR, lui aussi étudié pour la Chine. Ainsi, si les clients de Launch Design se comptent par dizaines, la plupart des projets restent orientés vers la Chine.

Renault est donc un cas particulier. « On fait partie des tous premiers constructeurs européens, je pense qu’en nom propre nous sommes même les premiers à travailler directement avec eux », dévoilait Jérémie Coiffier, qui faisait partie de l’équipe « en silent mode », sollicitée par l’ancien patron de Renault, Luca de Meo, pour créer ACDC. Fin 2023, alors que Renault voyait venir la perte de compétitivité européenne face aux acteurs chinois, l’ingénieur montait « une équipe commando pour faire de la consultation en Chine et évaluer comment nous pourrions faire de la rupture côté ingénierie ».

Sauf que, contrairement à des fournisseurs de pièces, comme Minth, CATL ou encore EVTECH, Launch Design propose des services qui peuvent laisser à penser que Renault aurait délégué la création de la Twingo. Un problème que l’ingénieur d’ACDC reconnaissait. En interne, « à un moment donné, il y a eu un amalgame », annonçait-il, avant de tenter de rassurer : « nous n’avons pas délégué l’activité. Ce qui s’est passé, c’est qu’on est humblement venu pour apprendre à aller vite. Et apprendre à aller vite, ce n’est pas simplement apprendre à faire la même chose en plus vite. C’est faire les choses différemment. C’est une transformation ».

Renault Concept Twingo Image
Le concept de la Twingo électrique dévoilé en octobre 2024 © Renault

Le rôle de Launch Design sur le projet Twingo de Renault

Pour accélérer avec le studio chinois, Renault a fait appel à ses capacités en matière de design. Mais il ne faut pas se tromper : « il s’agit du design des pièces, pas de la voiture », nuançait Jérémie Coiffier. Ainsi, pour l’ensemble des nouvelles pièces liées à l’upper body, aussi appelé le « hard top » (comprenez par là, tout ce qui se trouve à l’extérieur et à l’intérieur de la voiture, mais qui ne concerne pas les roulements, les moteurs, et les batteries), Launch Design a permis à Renault de dessiner les nouvelles pièces pour les faire passer d’une idée sur le papier à un véritable élément à intégrer sur une voiture.

« On a fait avec eux la base des nouveaux composants, c’est là où on a introduit la notion de co-création », présentait l’ingénieur, en détaillant la force Launch Design : « grâce à leur expertise, leur base de données et leurs capacités, il n’y a pas de limite pour transformer une pièce et l’intégrer. Ils possèdent des solutions clé en main, sur étagère, et validées au fur et à mesure » ajoutait-il, avant de rappeler qu’en parlant de « design », il fallait bien comprendre « ingénierie » et non le « style ». Dans le cadre de sa mission, Launch Design aura donc bien été force de proposition : « Ils avaient la responsabilité de ces nouvelles pièces, en suivant leurs règles du jeu et leurs méthodes », confirmait Jérémie Coiffier.

Le reste de notre échange fut l’occasion de se pencher sur les limites de Launch Design, et les éléments sur lesquels le studio n’a eu aucun rôle. Car si Launch Design peut développer un projet automobile de A à Z, il n’en reste pas moins une limite de savoir-faire et « un coup d’avance » pour Renault, s’exclamait Jérémie Coiffier. « Il y a une limite à leur exercice. Ils ne savent pas tout faire. Je pense qu’ils sont excellents dans le développement des composants. Par contre, l’Europe a encore un avantage dans le développement des systèmes et dans la vision globale, la synthèse globale des véhicules. On a encore un savoir-faire, et j’ai envie de dire, un coup d’avance ».

Cette synthèse globale, comme l’ingénieur la nomme, serait ce qui fait un véhicule complet, avec la plateforme, l’architecture électronique, les batteries et la réponse aux besoins spécifiques à la clientèle visée. Pour la plateforme, le moteur et les batteries, « Launch Design n’est pas intervenu », affirmait Jérémie Coiffier, avant d’ajouter que ACDC a piloté en direct le développement avec ses fournisseurs. Ainsi, cette nouvelle méthode de développement en Chine serait particulièrement nouvelle par cette interdépendance. « Launch Design seul, ça ne fait pas une voiture. ACDC seul, ça ne fait pas une voiture », détaillait-il, avant de mentionner aussi Ampere et Renault sur lesquels il s’appuyait pour « leur expertise ».

Renault Twingo Projet Acdc 2 Ans Developpement
Les trois principales phases du projet Twingo, finalisé en seulement deux ans. À l’avenir, les projets menés par ACDC seront encore plus rapides. La prochaine Dacia électrique doit être conçue ici en seulement 18 mois. © Presse-citron

« La vraie rupture, c’est ce nouveau schéma de développement »

Renault aura mis deux ans pour développer la nouvelle Twingo électrique, rythme qui sera déterminant pour rester compétitif. « Quand vous allez vite, vous êtes les premiers à répondre aux attentes des clients » s’exclamait Philippe Brunet, le nouveau Directeur de la technologie chez Renault. Cette accélération chinoise contraste avec le projet concurrent de Volkswagen, initialement envisagé en partenariat avec Renault. « Dans une période difficile », les Allemands s’écartaient du projet. Pour Jérémie Coiffier, cette rupture sera une bonne occasion de comparer les résultats : « il faudra voir l’ID.1 pour justifier les choix forts de Renault », se montrait confiant l’ingénieur.

La Française sera dévoilée le 6 novembre prochain, et sa production sera lancée sur le site de Novo Mesto en Slovénie pour une commercialisation en 2026. Chez Volkswagen, dont la production de l’ID.1 sera délocalisée au Portugal, il faudra plutôt attendre 2027. Sur la phase de développement entre le concept et le prototype d’ingénierie, Jérémie Coiffier dévoilait qu’il ne s’était passé que 9 mois. Les délais auraient ainsi pu être raccourcis de 6 mois rien que sur cette partie, avant la troisième et dernière phase consacrée à l’industrialisation.

Renault Twingo Legend Photo
En attendant la présentation de la nouvelle Twingo le 6 novembre, ses responsables nous ont annoncé un coût réduit de 29 %, pour une part de 46 % de la valeur de la voiture concernée par des pièces chinoises. © Renault

Si les responsables de Renault ne tenaient pas à nous donner de précisions sur le gain de temps généré par le co-développement avec Launch Design, Jérémie Coiffier tenait à l’intégrer dans « la vraie rupture » de Renault sur le projet Twingo, avec « son nouveau schéma de développement ». À partir d’un « concept fort en Europe, notre performance est d’avoir réussi une délocalisation totale du développement en Chine, avec la coordination de partenaires locaux, pour obtenir un objet qui sera compatible avec nos usines de fabrication en Europe, dans le groupe Renault ».

En dehors de Launch Design et de la volonté d’aller plus vite, ACDC marque aussi l’introduction de fournisseurs chinois dans le panel d’équipementiers consultés pour réduire les coûts, et proposer une citadine électrique à moins de 20 000 euros. Philippe Brunet reconnaissait que « les fournisseurs européens sont sous pression maintenant ». Et si ces derniers n’arrivaient pas à suivre, alors « nous avons besoin d’économiser de l’argent », glissait Jérémie Coiffier. Les résultats sont déjà là : 46 % de la valeur de la nouvelle Twingo 2025 est liée à des pièces chinoises, et le coût final de la voiture a baissé de 29 %.

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