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OpenAI, Sam Altman, Microsoft : tout comprendre sur la crise de l’IA en 5 questions

Vendredi, à la surprise générale, le conseil d’administration de OpenAI a démis Sam Altman de ses fonctions – suscitant l’ire des investisseurs, notamment Microsoft, et provoquant un rebattement des cartes aussi brutal que majeur dans l’IA.

C’est le coup de théâtre du weekend : alors que l’on pensait Sam Altman absolument incontournable à la tête de OpenAI, à qui l’on doit ChatGPT, le conseil d’administration de la firme a surpris tout le monde en convoquant d’urgence le co-fondateur de la firme vendredi 17 novembre 2023 – pour lui annoncer qu’il est démis de ses fonctions, avec effet immédiat. Depuis, les annonces s’enchaînent et il n’est pas facile de se retrouver facilement dans cette situation quelque peu chaotique.

La directrice technique du groupe, Mira Murati, est initialement nommée présidente de OpenAI par intérim (selon la lettre ouverte des employés reprise dans la dernière partie, les administrateurs ont toutefois changé d’avis par la suite). Le conseil d’administration recherche encore un successeur définitif pour diriger la firme. De son côté, Sam Altman va bien, merci – il commence bientôt de nouvelles aventures chez Microsoft avec une autre grande figure de la firme. Et il n’est pas le seul à changer ou menacer de changer d’entreprise.

En fait, sur les 770 salariés OpenAI, 743 menacent désormais de partir pour suivre Sam Altman… Voici un résumé complet de la situation :

Que reproche exactement OpenAI à Sam Altman ?

Le communiqué officiel de OpenAI, publié vendredi dans la foulée, est peu avare de détails sur les raisons précises du limogeage de Sam Altman. On peut simplement lire :

“M. Altman quitte ses fonctions après un examen approfondi du conseil d’administration. Ce dernier a déterminé que sa franchise dans les communications n’était pas constante, ce qui a compromis la capacité du conseil à assumer ses responsabilités. En conséquence, le conseil ne croit plus en sa capacité à diriger efficacement OpenAI”.

Sam Altman n’a rien fait d’illégal ou commis de faute professionnelle

Quel est, du coup, le fameux “problème de franchise” dont le communiqué fait état ? Ce lundi 20 novembre, de nouveaux détails sur la réunion préliminaire du conseil d’administration ayant débouché sur le licenciement émergent.

De ce que l’on sait, aucun élément n’indique que quelque chose d’illégal est reproché au dirigeant. Le COO de l’entreprise, Brad Lightcap, explique en effet dans un mémo interne destiné aux employés OpenAI (repris par Axios) :

“Nous pouvons dire avec certitude que la décision du conseil n’était pas en réaction à une faute professionnelle ou à tout ce qui pourrait concerner nos finances, notre activité, notre sécurité ou nos pratiques de confidentialité. Il s’agit en réalité d’un problème de communication entre Sam et le conseil d’administration”.

Les tenants d’un OpenAI à but non lucratif et exclusivement scientifique ont (presque) gagné…

Le New York Times révèle par ailleurs dans un autre article le rôle central de Ilya Sutskever, directeur scientifique de l’organisation. Celui-ci aurait défendu l’idée de débarquer Sam Altman lors de cette réunion quasi-plénière, l’accusant de donner une tournure trop commerciale à OpenAI.

Dès lors, le scénario d’une “remise de OpenAI sur les rails” d’une organisation prudente, à visée scientifique et surtout non-lucrative, s’impose. Le communiqué officiel de OpenAI précise en effet plus loin :

“OpenAI a été conçu avec un objectif précis : s’assurer que l’intelligence générale artificielle soit vraiment au bénéfice de toute l’humanité. Notre conseil d’administration est entièrement dédié à cette mission. Nous sommes profondément reconnaissants pour tout ce que Sam a apporté depuis la création de OpenAI et durant son développement. Cependant, nous sommes convaincus qu’un changement est nécessaire à la direction”.

…mais la décision a aussi provoqué le départ de Greg Brockman et déclenché un jeu de dominos

En marge de cette réunion (à laquelle il ne lui a pas été permis d’assister) le conseil d’administration a également décidé de démettre son président Greg Brockman. S’il reste dans ses autres fonctions au sein de OpenAI, ce dernier était impliqué dans de nombreuses actions de Sam Altman pour trouver de nouveaux financements.

Or, il est aussi la clef de voûte de nombreux succès de la firme, notamment le modèle GPT-4, ou encore le système d’entraînement des modèles OpenAI Gym. Cette personnalité était vue comme centrale pour développer une intelligence artificielle générale (IAG) telle que OpenAI en a la vision.

Dans un tweet ce samedi 18 novembre 2023, Greg Brockman explique que lui et Sam Altman “sont choqués et attristés par la décision du conseil d’administration” :

Il poursuit en faisant la chronologie des événements :

<em”>”Voici le déroulé tel que nous l’avons vécu :

  • [Jeudi en soirée, ndlr], Sam reçoit un message de Ilya lui proposant de se parler vendredi à midi. Lorsqu’il rejoint la réunion Google Meet, il se retrouve devant presque tout le conseil d’administration, à l’exception de Greg. Ilya lui annonce alors son licenciement et que l’information serait bientôt publique.
  • Greg, de son côté, a reçu à 12h19 un message de Ilya pour lui demander de s’appeler rapidement. Quatre minutes plus tard, il reçoit un lien Google Meet. On lui apprend qu’il est démis de ses fonctions au sein du conseil, tout en restant essentiel à l’entreprise, et que Sam a été licencié. Presque simultanément, OpenAI publie un article sur son blog.
  • À notre connaissance, la direction de OpenAI n’a été informée que peu après [ces deux réunions], exception faite de Mira Murati qui était au courant depuis la veille.”

Greg Brockman conclut : “Nous sommes touchés par votre soutien ; merci. Mais ne vous inquiétez pas pour nous. Nous nous en sortirons. De nouvelles et grandes perspectives sont à venir.”

Par ailleurs, on apprend que Mira Murati n’a visiblement pas accepté a été remplacée à la présidence de OpenAI par intérim. Celle-ci a simplement posté sur 𝕏 un message de soutien à Sam Altman et Greg Brockman : “OpenAI n’est rien sans ses employés”.

À la place, ce lundi 20 novwembre 2023, Emmett Shear, ex PDG du service Amazon Twitch, a été nommé pour assurer la transition. L’ambiance promet d’être glaciale dans les bureaux de la firme dans les prochains jours….

Pourquoi ce coup de théâtre n’est pas totalement une surprise

OpenAI a été fondé en décembre 2015 par Ilya Sutskever, Greg Brockman, Trevor Blackwell, Vicki Cheung, Andrej Karpathy, Durk Kingma, Jessica Livingston, John Schulman, Pamela Vagata, Wojciech Zaremba, Elon Musk et Sam Altman. Et jusqu’en 2018, la firme est bel et bien restée “non-lucrative”.

Mais très vite apparaissent des luttes internes. Notamment du côté de Elon Musk qui s’est mis à fronder Sam Altman (tentant visiblement de prendre de force la direction de l’organisation), avant d’être débarqué par le conseil d’administration. Elon Musk accusait le dirigeant de faire tomber OpenAI sous le contrôle de grands noms de la Big Tech comme Google.

Or, dès 2019, OpenAI fait évoluer sa structure pour permettre des bénéfices limités (à 100 fois l’investissement initial). C’est alors que OpenAI accepte un premier investissement de Microsoft à hauteur de 1 milliard de dollars – tout en passant sur les datacenters de Microsoft Azure. OpenAI Global LLC annonce alors son intention de commercialiser ses technologies.

Sam Altman explique alors son intention de dépenser cet investissement “sur 5 ans, voire encore plus rapidement” ; et d’ajouter que OpenAI aura vraisemblablement besoin d’une dotation “d’un niveau inédit pour une organisation non lucrative” dans le but d’atteindre l’IAG.

Cette orientation de plus en plus commerciale sème un trouble en interne. Qui empire entre 2020 et 2023, lorsque Microsoft annonce un nouvel investissement de 10 milliards de dollars sur plusieurs années.

Avec 49% des parts dans OpenAI (selon rumeurs) Microsoft ne pouvait-il pas taper du poing sur la table ?

Microsoft misait jusqu’ici beaucoup sur son partenariat avec OpenAI et son investissement massif dans l’entreprise. Malgré sa position de force au sein de OpenAI, Microsoft n’a pas réellement eu vent du limogeage en amont. Ce qui souffle un certain froid, d’emblée, sur les relations de long-terme entre OpenAI et Microsoft.

Microsoft a donc tenté d’inverser la décision du conseil d’administration ce weekend, aux côtés des autres investisseurs. Et là encore, l’issue de cette histoire n’est pas du tout une bonne nouvelle pour OpenAI. Dimanche, un nouveau communiqué du conseil d’administration annonce que la firme maintient sa décision et ne pliera pas sous la pression de ses financeurs.

Or dès lundi, le patron de Microsoft fait une annonce sur 𝕏 que d’aucuns qualifieraient de quelque peu “passive-agressive” :

“Notre engagement envers notre partenariat avec OpenAI reste solide et nous avons toute confiance en notre plan de développement de produits, notre capacité à innover, comme cela a été démontré lors du Microsoft Ignite, et en notre soutien continu envers nos clients et partenaires. Nous sommes impatients de collaborer avec Emmett Shear et la nouvelle équipe de direction de OpenAI. Par ailleurs, nous sommes ravis d’annoncer que Sam Altman et Greg Brockman, accompagnés de leurs collègues, vont intégrer Microsoft pour mener une équipe de recherche de pointe en IA. Nous sommes prêts à leur fournir rapidement les ressources nécessaires pour concrétiser leurs ambitions.”

Vous avez bien lu : Sam Altman, Greg Brockman, et “leurs collègues” rejoignent tout simplement Microsoft, où leur action ne causera vraisemblablement aucune friction. On note que Microsoft suggère être parvenu à recruter un nombre inconnu d’autres employés de OpenAI. Sur les réseaux sociaux, nombre de collaborateurs, ont, comme Mira Murati, posté le même message de soutien, ce qui donne une idée de l’hémorragie potentielle.

Au final, qui gagne dans cette histoire ?

Vu de l’extérieur, OpenAI semble mettre non seulement en péril son avenir immédiat mais aussi sa mission même de jeter les bases d’une IAG maîtrisée et responsable. La firme perd en effet de vrais talents, et se met à dos pratiquement tous ses investisseurs ; une instabilité qui devrait impacter durablement les opérations de OpenAI et ralentir le développement de ses projets.

En face, Microsoft récupère parmi les meilleurs éléments de OpenAI, tout en ressortant de cette histoire avec une image attrayante, qui pourrait convaincre de nombreux autres salariés de la firme de le rejoindre que ce soit immédiatement ou dans les prochains mois et années. Selon nous, Microsoft est donc le grand gagnant de cette histoire – et OpenAI, comme la nécessité d’encadrer plus efficacement le développement des IA, les deux grands perdants.

En prenant une décision aussi abrupte, en se mettant à dos les investisseurs, et en se séparant de talents, OpenAI a en effet compromis ses chances de rester un acteur majeur du secteur, et donc d’avoir la moindre influence lui permettant d’imposer sa vision dans un avenir immédiat. C’est comme si la firme avait fait tomber de nouveaux garde-fous, en tentant de revenir à ses fondamentaux.

Quelle influence sur le secteur de l’IA et l’écosystème de OpenAI ?

De facto, cette décision surprise rebat profondément les cartes dans le secteur de l’IA. D’abord parce que, outre Microsoft, d’autres acteurs peuvent profiter de cette période de troubles pour continuer de drainer les talents actuels de l’entreprise. Ce qui veut dire que des équipes comme celles de Bard, Grok ou d’autres IA pourraient plus facilement prendre l’avantage.

Les entreprises qui dépendent des IA de OpenAI pour leurs services auront comparativement sans doute une impression de stagnation et seront pour nombre d’entre elles tentées d’utiliser la concurrence. L’émergence de modèles plus performants venus d’acteurs divers devrait par ailleurs compliquer la mise en place de règles pour encadrer le développement des IA.

Ce qui augmente leur dangerosité potentielle. De quoi inciter les États à s’emparer du sujet pour imposer un cadre – si possible mondial – à tout le secteur. Mais, l’histoire donne de plus en plus de raisons de soupirer que la table a maintenant des airs de jeu perdu d’avance.

Ne ratez rien du feuilleton OpenAI dans notre liveblog

La situation est encore en cours de développement et il y a de grandes chances pour que de nouvelles surprises émergent dans les prochains jours. pour ne rien rater des nouvelles actus, suivez notre liveblog dédié à la situation chez OpenAI.

L’affaire semble déjà effrayer les investisseurs

Ces dernières semaines, OpenAI était en discussions avec Thrive Capital pour une vente d’actions d’employés qui aurait valorisé l’entreprise entre 80 millions et 90 millions de dollars (contre 29 millions de dollars actuellement). Toutefois, la brutalité de la décision menace désormais cette opération. Elle pourrait ne jamais avoir lieu, ou ne permettre qu’une hausse de valorisation bien moindre.

D’autres investisseurs, furieux de la tournure des événements, font pressions sur le conseil d’administration pour le forcer à accepter un retour de Sam Altman. Ils sont rejoints par le patron de Microsoft Satya Nadella – qui serait très sympathique de la cause.


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