Historiquement, l’attention des climatologues et des glaciologues s’est presque entièrement portée sur l’Antarctique ouest, la région étant particulièrement vulnérable au dérèglement climatique, comme le démontrèrent ces travaux sur le glacier Hektoria, mais également d’autres comme ceux de Thwaites et de Pine Island. La partie orientale du continent a toujours été le parent pauvre de ces disciplines, mais au début des années 2010, la communauté scientifique a pris conscience qu’elle était soumise à des pressions océaniques et atmosphériques croissantes, sans que les modèles disponibles ne puissent déterminer les seuils de température au-delà desquels le retrait glaciaire deviendrait irréversible.
Un vide observationnel que la polynie de la baie de Breid illustre parfaitement, tout comme le bassin sous-glaciaire de Wilkes : identifié lors de la traversée américaine de la terre Victoria en 1959-1960, ce n’est qu’aux alentours des années 2010 que l’on a pu réellement cartographier sa topographie. Il est enfoui sous une épaisse couche de glace posée sur un socle rocheux enfoncé à plus de 2 000 mètres en dessous du niveau de la mer, une configuration qui le rend très vulnérable à l’intrusion des eaux chaudes océaniques, comme les glaciers de l’Ouest.
Une étude internationale, cosignée par des chercheurs de 14 pays et publiée le 30 septembre dans la revue Nature Reviews Earth & Environment, vient de dresser le premier état des lieux complet du bassin. Celui-ci contient suffisamment de glace pour élever le niveau moyen des océans de 3 à 4 mètres si elle venait à fondre ; mais il y a pire : les données que les scientifiques ont à disposition le concernant sont trop lacunaires pour savoir exactement quand cela pourrait se produire.
L’épée de Damoclès du pôle Sud
Le glacier Cook (dans la terre de Wilkes, au sud de l’Australie) est la principale voie par laquelle la glace du bassin de Wilkes s’écoule vers l’océan Austral. Un courant glaciaire déversant actuellement environ 40 milliards de tonnes de glace par an dans la mer ; un rythme qui s’accélère depuis les années 1990. Sa banquise est tellement épaisse et étendue qu’aucun navire de recherche ne s’est jamais approché à moins de 150 kilomètres de son front glaciaire.
Il n’existe aucune cartographie in situ des fonds marins bordant le glacier : une indigence des mesures empiriques qui place le bassin parmi les dernières grandes zones d’ombre de la glaciologie contemporaine. « Nous n’avons pratiquement aucune information sur les conditions océaniques [NDLR : température, courants, ou salinité, par exemple] susceptibles d’alimenter la fonte à l’avenir », admet Matt King, professeur à l’Université de Tasmanie et premier auteur de cette étude.
Toutefois, nous savons que les glaces du bassin ont déjà énormément reculé par le passé. Les carottages sédimentaires réalisés au large de la terre de Wilkes lors de l’expédition 318 du programme international de forage océanique (Integrated Ocean Drilling Program) en 2010, ont révélé que sa calotte s’était retirée de plusieurs centaines de kilomètres vers l’intérieur du continent.
Ces épisodes se sont produits à plusieurs reprises : au Pliocène moyen, il y a environ 3 millions d’années, puis lors du Pléistocène tardif, chaque fois que les températures antarctiques ont dépassé les niveaux préindustriels d’au moins 2 °C pendant au moins 2 500 ans.
Un écart que les projections du GIEC situent actuellement aux alentours de 2070-2100. « Les preuves léguées par les périodes de réchauffement passées sonnent comme un avertissement : c’est une région qu’il nous faut impérativement mieux comprendre. Et pourtant, il est bien difficile de trouver aujourd’hui un chercheur en activité qui s’y soit réellement rendu », avertit King.

Est-il trop tard pour éviter le pire ?
La topographie particulière du bassin de Wilkes est un point d’inquiétude supplémentaire : son socle rocheux s’enfonce sous le continent. En reculant, le front glaciaire s’enfonce sur une pente rétrograde, exposant une section de glace plus épaisse à l’eau chaude qui s’engouffre par en dessous. Le recul provoque la fonte, qui provoque à son tour le recul : une boucle de rétroaction positive, qui une fois enclenchée, ne pourra plus être arrêtée.
Si les glaces du bassin venaient de nouveau à se retirer, des territoires entiers seront touchés par la montée des eaux, menaçant des centaines de millions de personnes. Les grands deltas fluviaux (le Nil, le Gange, le Mékong) seraient, en partie, submergés et des métropoles comme Shanghai, Mumbai, Miami, New York ou Amsterdam, deviendraient en partie inhabitables. Les nations insulaires du Pacifique (Tuvalu, Kiribati, Îles Marshall, Tokelau) disparaîtront sous les eaux. Les auteurs appellent donc urgemment à ce qu’une campagne internationale de cartographie et d’observation soit organisée ; une opération logistique qui nécessiterait l’intervention de plusieurs navires brise-glace sur une durée d’au moins cinq, voire dix ans. Même dans le scénario le plus optimiste, les premières données exploitables n’arriveront donc pas avant la prochaine décennie, un délai dramatiquement long au regard de l’urgence de la situation.
- Le bassin sous-glaciaire de Wilkes contient suffisamment de glace pour faire monter le niveau des océans de 3 à 4 mètres en cas de fonte.
- Les données sur ce bassin sont insuffisantes pour prédire quand la fonte pourrait survenir, malgré une accélération de l’écoulement de la glace vers l’océan.
- Une campagne internationale de cartographie est urgente pour mieux comprendre cette région, menacée par des conséquences catastrophiques sur les populations côtières.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.